Dites ouïe !

Pleure, pleure Pénélope !

 

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J’ai toujours eu une facilité à laisser couler mes larmes…devant Titanic par exemple, lors de retrouvailles, de rage aussi et puis de joie souvent. Parfois, ça semblait même démesuré. On me qualifiait de Petite nature. Certains sont déroutés par les pleurs. On dit que les femmes pleurent plus. Est-ce que les hommes se cachent pour gémir comme les oiseaux se cachent pour mourir ? Pourtant, enfants, ça nous était naturel, qu’on soit Lucie ou Sylvain. A quel moment doit-on s’arrêter de pleurer ? J’entends des mères dirent à leur enfants « Ne pleure pas, tu vas avoir mal à la tête» ou encore « si tu pleures encore, tu seras punie ! ». Je les plains parce que pleurer ça soulage vraiment, j’en connais un rayon. D’ailleurs, ces derniers mois j’expérimente beaucoup de thérapies  et je réalise que je paie des gens pour qu’ils me fassent pleurer, c’est quand même dingue ! J’ai besoin que des gens m’autorisent à lâcher tout ce que j’ai refoulé pendant trente ans. J’exagère, on a le droit aux larmes à certaines occasions. Quand on est soûl ça passe inaperçu, quand on a un moucheron dans l’œil c’est plutôt conseillé, et quand on enterre un proche c’est quasi obligatoire. Il y en a toujours qui s’offusque de ceux qui ne pleurent pas aux enterrements. « Il n’a pas l’air si malheureux de devenir veuf ! ». Il y a donc des codes à respecter sous peine de passer pour original. C’est curieux car chaque individu a déjà expérimenté la tristesse et sait à quel point c’est personnel. Je me souviens d’avoir lu un bouquin au sujet des étapes du deuil et je m’interrogeais sur où j’en étais. En fait, ce que je ressens c’est que ce sont des étapes que je traverse et retraverse. Comme pendant une grande rando où j’aurais oublié ma gourde au refuge, il me faut rebrousser chemin. Et puis parfois, j’ai tracé l’itinéraire et le pont qui enjambe le fleuve est détruit donc je dois faire un détour. Je chemine à travers des paysages radieux, je suis émerveillée puis je passe à côté d’une décharge et je suis dégoûtée. Il y a des jours où le soleil est au rendez-vous et je gambade facilement huit heures d’affilée et d’autres où il pleut à seaux, je grelotte et je veux abandonner. Je ressens un peu tout ça dans le deuil, c’est en dent de scie. Ce qui reste c’est le manque, l’absence de celui qui n’est plus là. Il faut composer avec ça. Je me demande si la douleur est la même quand quelqu’un de proche meurt et quand on se sépare de la personne avec qui on partageait sa vie. Dans les deux cas, ça peut être plus ou moins préparé ou abrupt. Dans les deux cas, je dois me ré-adapter. Dans les deux cas, je me retrouve seule face à moi-même. Je perds l’odeur et les sons de l’autre. Je ne peux plus le toucher. Parfois, je dois même accepter qu’une autre le touche, qu’il ne s’intéresse plus du tout à moi. Je dois faire le deuil d’une certaine relation, l’attitude du passé n’est plus permise. Quand l’autre s’en va, je commence à trier, à ranger ce qui me liait à lui. Certains n’osent plus évoquer l’absent, ils évitent le sujet. Alors j’ai parfois l’impression que ce que j’ai vécu était un rêve ou une autre vie. Est-ce qu’il est mort ? Moi j’ai besoin de parler de lui, de cet ancien nous pour que les souvenirs persistent. Même si je me concentre sur le moment présent, j’aime évoquer le passé avec une certaine nostalgie. Je veux que cette part de moi continue à vibrer parce que j’ai aussi grandi avec celui qui est parti. Peut-être que la différence avec la mort c’est que je peux me réjouir qu’il soit vivant quelque part. Qu’est-ce que je sais de la mort justement ? Comme je crois que c’est une renaissance, même ceux qui sont enterrés ou incinérés, recommencent une vie ailleurs à mon sens. Je ne les plains pas, qu’ils aient choisi ou non, ils sont partis. Moi je reste et je décide d’être heureuse. Je décide de me rappeler, de pleurer, de rire, de critiquer, de louer. Avec ce départ, une partie de moi a été atteinte et je ne veux pas m’infliger de nouvelles blessures en me refusant le droit de me réjouir. C’est parfois déroutant pour les autres, ceux qui attendent de moi que je m’effondre. Ils pourraient juste m’écouter et me demander de quoi j’ai besoin plutôt que d’imaginer comme je souffre. C’est peut-être parce que eux pensent qu’ils ne pourraient pas supporter. Pour moi, ils se sous-estiment. Je me découvre des ressources cachées, des forces insoupçonnées et je ne suis pas surhumaine. Je n’ai pas trouvé de baguette magique, je trouve tout ce dont j’ai besoin en moi. Le plus difficile c’est de m’écouter plutôt que de m’accrocher aux « y a qu’à, faut qu’on ». C’est souvent facile de réagir comme ils aimeraient, c’est même fatiguant de devoir se justifier. Chacun est unique et vit comme il le souhaite. J’envoie valser les codes parce qu’ils ne me conviennent pas. Pourquoi devoir s’habiller en noir aux funérailles alors que je ne porte que du rouge ? D’ailleurs, il adorait me voir porter cette robe. On est bien tous réunis pour lui que je sache. C’est sa fête. Bas les masques ! A 33 ans, il m’arrive de pleurer comme un bébé, j’ai envie de danser pendant une veillée funéraire, je laisse un fou rire s’échapper à une soutenance de thèse, je pète dans la file d’attente, j’ai envie de courir dans le musée d’art contemporain, j’adore dépasser dans mes coloriages. Et toi, ça t’arrive souvent d’être vraiment toi ?

1 réflexion au sujet de “Pleure, pleure Pénélope !”

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