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Dans ta Benz Benz Benz

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J’avais rarement osé peut-être trop influencée par les discours catastrophistes genre « t’es dingue, tu peux tomber sur un taré ! » et aujourd’hui, j’envoie valser les préjugés. Même pas peur. Je me poste au bord de la route et je tends le pouce. C’est drôle comme brandir un doigt peut être compris de tous sans parler la même langue alors qu’on a parfois beaucoup de mal à communiquer avec des mots. Ça me conforte dans l’idée d’apprendre la langue des signes. Pas besoin de gesticuler, de me mettre en travers de la route, de me transformer en femme-sandwich, je trouve ça même classe comme geste, discret et efficace. Devant le défilé des voitures, je m’imagine dans l’arène graciant de beaux gladiateurs ! Mais revenons en 2019, sur le bitume. Le stop, c’est un excellent moyen pour apprendre à demander et surtout à accepter le refus. Il y a quelques mois, j’aurais très mal pris le fait que toutes ces voitures ne s’arrêtent pas pour moi. Je leur en aurais voulu, les traitant de cons, d’individualistes, j’aurais pu m’en vouloir aussi « qu’est-ce que je fous là ? Franchement la honte d’être sur le bord de la route comme une clocharde ! ». Aujourd’hui, droite dans mes chaussures de rando, je souris à tous ces gens qui passent. J’ai envie de prendre le temps, je fais confiance à l’imprévu. Même si la pluie commence à tomber, je sais que quelqu’un va s’arrêter. En attendant, j’observe le ballet des automobilistes et je m’amuse de leurs réactions. Certains haussent les épaules avec un sourire en coin comme pour s’excuser de ne pas accepter, d’autres regardent droit devant comme si je les menaçais, c’est comme s’ils avaient peur de mon pouce tendu alors qu’ils en balancent à longueur de journée sur Facebook. C’est comme si les félicitais d’ailleurs. D’autres agitent les bras pour me montrer qu’ils rentrent chez eux à 200 m, certains ont l’air sincèrement désolés en me désignant la voiture pleine. En quelques secondes, on crée déjà une relation et ça me plaît. Je ne leur en veux pas de continuer leur chemin sans moi, ça m’apprend la patience et la foi. Je m’imagine bien installée dans une voiture pour provoquer ma chance. Ça me plaît de me dire que ma demande muette est aussi une invitation, une invitation à se questionner « est-ce que j’ai envie de faire monter cette inconnue dans ma voiture ? », une invitation à prendre du recul sur ses peurs et ses principes « je ne suis pas l’arche de Noé, elle peut pas s’acheter une voiture, encore une assistée !». Une invitation à se montrer généreux, à partager la solitude d’un trajet, à se raconter. C’est ça qui me plaît, le stop c’est un échange. Quand j’attends longtemps, je commence à me questionner « est-ce que mon sourire a l’air forcé ? J’aurai du m’attacher les cheveux pour paraître moins bohème ! Est-ce que j’aurais du partir à une heure plus propice aux passages ? ». Et puis justement, quand mon mental sceptique et angoissé se met à ruminer, une voiture met son clignotant. Je saisis mon sac à dos et m’élance vers la vitre ouverte côté passager. J’annonce ma destination et me réjouis qu’on s’y rende aussi. C’est un pur plaisir de me glisser dans l’habitacle. Ils n’hésitent pas à déplacer leurs affaires pour me laisser m’asseoir : un tas de dossiers pour la réunion, les provisions fraîchement achetées, certains osent même éloigner leur précieux sac à main sur le siège arrière. Une fois, j’ai même pris la place du levain d’un boulanger qui partait pétrir son pain, j’étais honorée de voyager dans le même espace que cette préparation magique ! J’ai l’impression de savourer encore plus ce confort qui m’est offert gracieusement. Parfois, les gens s’excusent du bazar dans leur voiture, du chien qui me renifle ou de la fumée de cigarette et je suis pleine de gratitude. Je suis touchée qu’ils m’ouvrent la portière de leur intimité même pour quelques minutes. Parce qu’une voiture, c’est un espace particulier, confiné. Il n’y a pas de meuble entre nous, seul un petit frein à main délimite nos territoires respectifs, on se toucherait presque. En m’acceptant dans leur voiture spontanément, tous ces gens m’autorisent à découvrir leur univers : les papiers de bonbons froissés dans le cendrier, des gris gris qui pendent au rétroviseur. C’est fascinant de rencontrer des gens si différents, un jour avec un paysan, une chanteuse lyrique, une communauté internationale de hippies, un couple de hollandais fortunés, un tatoué au grand cœur, des quinquagénaire rangés, un chasseur. Je me sens toute petite dans une berline neuve qui sent le cuir, je suis bringuebalée dans une 4L, j’apprécie l’espace d’un camping car. Ce choix de déplacement m’ouvrent les portes d’univers que je n’aurais pas fréquentés, ça m’apprend à dépasser les clichés. J’aime accéder à un bout de quotidien de toutes ces personnes, je suis surprise que la plupart se livre, peut-être que le fait de regarder dans la même direction aide mieux à se dévoiler ou alors c’est le caractère éphémère de notre rencontre qui désinhibe. Certains sont nostalgiques car ils ont aussi voyagé en stop à une époque, d’autres n’ont jamais osé mais ils « prennent régulièrement », d’autres se sont arrêtés sans savoir pourquoi. Je les écoute me parler de leurs passions, de leur amour pour la région, de l’histoire des paysages que l’on traversent. Ensemble, on est en mouvement et pourtant le temps se suspend. Beaucoup font des détours pour me rapprocher de ma ligne d’arrivée. Je reprends confiance en l’humanité : oui il y a de la solidarité, oui on peut encore se rencontrer en toute simplicité. J’arrive à destination et malgré l’envie de prolonger cet instant privilégié, il est temps de se quitter. Je les salue chaleureusement et je descends de la voiture sans regret, je sais que d’autres rencontres m’attendent au prochain carrefour…

Merci à Michèle, Guillaume, Yves, Eric, Michel, Sylvie, Claude, Sophie et Jean-François, Frank, Marc et Christophe, Marcel, Paulette, Tony, Vanessa, Marylou, Wilfried, Romain, Bouchar, Pierre et tous les autres qui ont accepté de m’ouvrir la portière de leur intimité et m’ont aidée à voyager.

 Merci aussi à tous ceux qui continuent à tendre le pouce et à ceux qui acceptent de lever le pied !

1 réflexion au sujet de “Dans ta Benz Benz Benz”

  1. On n’a sûrement jamais écrit une aussi jolie ode au stop ! Bravo ma fille et j’espère que tes rencontres éphémères te liront aussi 🙂

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