A méditer !

Pouce

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Certains clament : « le travail, c’est la santé ! ». Pourtant en France, le nombre d’arrêts maladie repart en forte hausse selon la Sécurité sociale. Je vois l’épuisement qui fait place à l’amertume chez certains de mes collègues. Le mal de dos, les blessures. Les clients ne soupçonnent pas tout ce qui se trame entre les rayons, comment les employés donnent pour satisfaire leurs besoins. Je m’étonnais que dans une petite entreprise où règne la bonne humeur, les arrêts maladie se succèdent comme si chacun prenait son ticket à la boucherie. Nulle épidémie pourtant, il y a une large palette de maux. Rares sont les invincibles et ils peuvent alors se gonfler de fierté : « moi, je tiens le coup ». Je croyais en faire partie et puis un jour est venu où j’ai du capituler à mon tour. En mettant les oranges en rayon, je réalise que j’ai plus de jus. Certains disent que c’est parce que de nos jours « les gens s’écoutent trop ». Moi je crois que je m’écoute trop…tard. J’avais pourtant adopté un rythme discipliné, comment j’ai pas vu la faiblesse se pointer ? Alors que j’encourageais mes collègues : « Il faut prendre soin de toi, rentre te reposer », je m’agace. Parce que j’avais pas compris le message plus tôt : « Ménage-toi Audrey ». Je la fais taire et j’accepte de glisser moi aussi, je m’estime heureuse que ce ne soit pas plus grave. Je sais que le repos sera mon meilleur remède. Arrêter de piétiner à longueur de journée, de porter des cartons. Et puis aussi enlever mon masque. C’est peut-être le carton le plus lourd, finalement. Ne pas forcer le sourire ou l’amabilité alors qu’à l’intérieur je me sens lourde comme une pierre. J’ai parfois l’impression en passant la porte « privée » que mon corps se détend, je peux me gratter le nez et courber le dos comme si je passais enfin en coulisse. C’est dommage qu’il faille aller se cacher pour accéder à ça, pouvoir être vraiment soi. C’est comme si en enfilant mon bleu de travail, je mettais un masque de comedia dell’arte, celui qui sourit. J’aime monter sur les planches donc ça me va, sauf qu’il y a généralement une fin où les gens applaudissent, où c’est convenu que c’était pour de faux, où on peut redevenir soi-même. Dans un café du coin, j’ai remarqué une serveuse qui fait toujours la gueule. Elle me fait penser à la serveuse automate de Starmania. Je l’ai montré du doigt en la jugeant : « quand même elle pourrait faire un effort, c’est pas vendeur ». Aujourd’hui, je l’admire car elle a l’air d’être elle-même. Et puis, elle n’a pas perdu son poste pour autant. Les clients continuent à venir, peut-être qu’ils la jugent aussi mais au fond peut-être qu’on critique ce qu’on ne s’autorise pas ? J’ai un rêve. Celui d’un monde où on pourrait être soi-même, ne pas renier ses tracas, ses angoisses parce qu’on doit faire bonne figure. J’entends déjà les détracteurs : « si tout le monde se lâche, c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres ! Le business en pâtirait ». Moi je pense qu’au contraire, le monde s’en porterait mieux. Il est temps de se rappeler que l’être humain ressent des émotions et que les brider le mène à des arrêts, des burn-out, ça crée un fossé entre ceux qui relâchent la pression et ceux qui tiennent coûte que coûte. Les fiables vs les faibles. Est-ce que ce serait si choquant de voir un caissier pleurer ou une banquière taper du poing sur la table ? Pourquoi seuls les enfants ont le droit de se rouler par terre ? Et encore, très vite on les redresse car ça fait tâche. Est-ce qu’on pourrait arrêter de faire semblant pour mieux respirer ? Alors c’est sûr, comme ça fait trèèèèèèèèèès longtemps qu’on retient, ça pourrait faire beaucoup de bruit d’un coup. J’imagine qu’il faudrait organiser la tombée des masques. Est-ce que ce serait si farfelu que la Sécu, au lieu de se plaindre de son déficit, aide les entreprises à faire de la prévention ? Qu’ils y aient masseurs, ergothérapeutes et sophrologues au lieu de l’annuelle visite médicale protocolaire ? Moi, si j’étais PDG, je mettrais un punching ball dans la salle de pause, je diffuserais des sketches dans les wc pour que les employés aient le loisir de s’égosiller, je rallongerais les temps de pauses et je proposerais des ateliers de relaxation. Pourquoi tout ce qui nous apporte du bien-être doit se faire en dehors du travail alors qu’on y passe la majeure partie de notre temps et qu’en sortant on a souvent juste envie de se coucher ? Je suis épatée que ce ne soit pas mieux étudié. Les fommes d’affaires ont tout à y gagner car si leurs salariés sont heureux, sûr qu’ils ramèneront plus de sous. Si j’étais présidente, je recyclerais des cabines téléphoniques en zones à pleurer, comme ça en pleine rue pour lâcher un chagrin qui nous étreint. Du fond de mon lit de convalescente, j’aime à rêver à une société libérée et bienveillante. Aujourd’hui, en n’allant pas travailler, je bouscule un équilibre, j’impose à mes collègues et employeur une réorganisation et j’imagine leur déception : « elle aussi, elle s’y met ? C’est pas le moment franchement. ». Je ravale mon orgueil en acceptant que personne n’est irremplaçable et je prend le risque d’être dépréciée. Et je fais taire la petite voix que je connais si bien et qui s’insurge : « Tu vas pas t’arrêter juste pour ça quand même ? Tu peux bien y aller chochotte ! ». Aujourd’hui, je dis « Pouce ! ». J’ai le droit à une pause et je me sens déjà mieux parce que j’ai osé affirmer qui je suis. Merci mon corps de me rappeler que j’ai des limites et qu’il faut prendre soin de moi. Je me prépare un bon grog et je me glisse sous la couette. Demain, je retournerai sauver le monde…ou pas.

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