Ondes sensibles

Le nombril du monde

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A écouter

 

A lire

Quand j’avais 14 ans et demi, je voulais un piercing au nombril. Des copines du collège en avait et je trouvais ça trop cool. J’aimais porter des tee-shirts courts et avec un bijou en plus, je serais admirée. Ma mère m’a dit : « ok quand tu auras 16 ans ». Pour être sûre, j’ai rédigé un papier Je, soussignée, I. Beauvais, accepte qu’Audrey se fasse percer le nombril le 07 octobre 2001 et ma mère l’a signé en ricanant. Elle devait se douter qu’un an et demi plus tard, cette lubie m’aurait passé ! Le ventre a toujours été au centre de mes préoccupations car souvent douloureux. A 10 ans, je passais ma première échographie pour vérifier ce qui me rongeait. Rien trouvé. Un ptit spasfon et ça repart ! Pourtant, il y avait des matins où je me tordais dans mon lit. Quand j’y repense, c’était sûrement l’envie de rester à la maison plutôt que d’aller à l’école qui manifestait dans mon bidon. On m’a même emmenée voir un pédopsychiatre car « quand même ça doit être psychologique ce mal ». Rien trouvé. J’ai continué des années à mal digérer. Un sachet de smecta et ça ira mieux. Un été, j’ai même été privée de fruits frais, quelle angoisse. Je me suis habituée à la gêne stomacale, parfois ça m’arrangeait : « j’évite les choux de Bruxelles, j’ai les intestins fragiles ». D’ailleurs, « c’est d’ famille ». Ouf me voilà rassurée, si je suis comme tout le monde, tout va bien ! J’ai beaucoup entendu parlé de constipation, aérophagie, hémorroïdes et coloscopie. Le pet a toujours été assumé. Les affaires du ventre n’ont jamais été tabou. J’ai même appris que l’expression « ça va ? » que nous, Français, utilisons à profusion, vient du Moyen-Age et signifie « est-ce que vous êtes allés à la selle ? ». Je trouve ça génial. C’est tellement vrai que je me sens bien mieux quand j’ai évacué le trop plein. Si mon rituel matinal est bousculé, la journée s’annonce bancale ! Dès le plus jeune âge, le caca est célébré quand il faut passer par le pot qui trône au centre de la pièce et qu’on y est encouragé par tous les membres de la famille. Ça aussi ça fait très moyenâgeux, genre le lever du roi avec toute la cour ! J’ai bien conscience de mon ventre depuis toujours. Et pourtant, c’est comme s’il avait été extérieur à moi, comme si je le portais en sac à main. Il m’a fait honte parfois, je me souviens de ce spectacle qu’il a troublé par ses gargouillis insolents. Quand la puberté s’est pointé, j’ai commencé à fantasmer d’être enceinte. Comme si avec ce ventre tendu vers l’avant, j’allais enfin être le centre de l’attention. Les ventres ronds me fascinent toujours autant, j’aime les voir et les toucher quand on m’y invite. Aujourd’hui, je comprends cette adoration. Je sous-estimais cette partie de mon corps et s’il pouvait devenir proéminent, je me ferais remarquer, envier et donc j’allais enfin exister. C’était comme s’il n’y avait que les femmes enceintes qui pouvaient se toucher le ventre, pour les nullipares ça faisait bizarre. J’avais presque hâte d’avoir des vergetures pour avoir le luxe de le masser. C’est peut-être aussi pour ça que certains hommes cultivent leur bedaine. Et pourtant, maintenant que je m’y intéresse, il y a beaucoup de vie sous ce ventre plat. J’apprends petit à petit à écouter ce qui se trame dans mes entrailles. Maintenant, je m’autorise à tâter ce fameux intestin et à faire connaissance avec lui. Je sens des nœuds que j’essaie de défaire avec tendresse. Au lieu de le ranger dans la case côlon irritable, je lui demande ce qui le chagrine. Qu’est-ce que ça signifie ces brûlures et reflux ? Parfois, je prends un moment pour remercier tous ces merveilleux organes qui font un boulot épatant. Je m’étonne de ne pas y avoir songé pendant toutes ces années alors que c’était déjà là au creux de moi. Comme si tout était dû, c’est souvent quand ça se dérègle qu’on prend la peine de regarder. Je suis ravie de découvrir que ce ventre peut générer des sensations agréables. Il suffit que j’y pose la main pour me sentir mieux, parfois j’aime imaginer que c’est un gros soleil qui irradie dans toutes les cellules de mon corps. Je me concentre sur ma respiration qui le fait se gonfler puis se vider. Quelque chose que je savais parfaitement faire étant bébé. Dis, c’est à quel moment que j’ai oublié ? Cet endroit est mon centre, bien lové dans ce nid mon énergie de vie ronronne et j’ai envie de lui faire honneur. Je le pare d’une robe ample plutôt que d’un jean serré. Entre l’apéro et le dijo, je me rappelle qu’il est là et que j’ai envie de le respecter. Alors, je lui mâche le travail, j’inspire et j’expire entre chaque mets. Je l’emmène en balade après l’avoir chargé au lieu de pincer mes bourrelets. S’il se met à gonfler juste avant un rendez-vous galant, je ne le réprimande plus indignement. Parfois, il m’arrive de le gaver comme pour le combler alors je lui explique que j’en ai besoin, ce n’est pas contre lui, c’est plus fort que moi. Je lui promets que je vais chercher d’où me vient cette avidité pour en prendre bien soin. Quand je danse seule dans ma chambre, c’est lui mon partenaire, le plus fidèle et le plus intime. Sûr que c’est un magnifique pays si les papillons aiment s’y retrouver !

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