Ondes sensibles

Quand l’amer monte

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A écouter

 

A lire

Dans ma famille, il me semblait que la colère était absente. J’ai rarement vu ou entendu mes parents ou grands-parents hausser le ton. Il y a bien des bouderies, des mots mesquins et pas de bruit. Quand j’ai habité avec mon ex mari, j’étais outrée. Il pestait régulièrement et à voix haute (même si c’était du finnois, je comprenais que c’était pas des mots suaves!). Je me sentais tout de suite concernée alors qu’il rageait d’avoir écrasé son pouce avec le marteau ou d’avoir perdu une minuscule vis indispensable. Il m’a fallu des années pour comprendre que c’était pas contre moi et puis, surtout, que ça le libérait. Très vite, il pouvait redevenir enjoué. J’étais à la fois perplexe et envieuse. Je comprenais que pour lui, il suffisait de cracher son venin pour continuer son chemin serein. Alors que pour moi, la moindre contrariété restait coincée entre mes dents serrées. Comme je refusais la permission de sortie à ma colère, elle faisait le mur par divers moyens : des boutons blancs au creux du nez, des brûlures d’estomacs, des migraines carabinées. Pendant des années, je ne me considérais pas en colère puisque rien ne sortait. Peut-être vexée oui. Énervée ? Noooooooooon ! Surtout pas quand on me disait « t’énerve pas ». Je copiais mes proches : les frustrations, les sentiments d’injustice, les douleurs, je les gardais bien au chaud dans mon ptit ventre. Je lâchais quand même quelques larmes et je pensais que ça suffirait. Je claquais ma porte de chambre aussi ! Je me faisais engueulée, c’était pire car la culpabilité l’emportait. A l’époque, c’était pas beau la colère. Bouh ! Valait mieux la cadrer celle-ci au risque d’être qualifiée d’hystérique. C’est peut-être pour ça que je me sens choquée quand j’entends les gens crier ou s’insulter. Aujourd’hui, c’est presque l’inverse, comme s’il fallait se rattraper. On nous exhorte à l’exprimer haut et fort. C’est peut-être pour ça que ma voisine hurle sur sa fille ou que les gens s’insultent sur les forums. Ils se lâchent enfin ! Et puis c’est comme s’il fallait forcément la jeter sur quelqu’un. Un genre de squash émotionnel. Il paraît qu’il y a même des sociétés qui proposent d’aller casser de la vaisselle pour se libérer. Alors j’ai essayé aussi, pas de casser des assiettes (je suis écolo !), mais de la sortir celle que j’ai couvée. Au début, c’était risible, je m’entraînais dans la voiture à m’égosiller et j’avais la voix cassée. Faut dire que c’était pas très spontané : « allez à trois, tu es très très énervée » ! Elle n’osait pas se risquer à l’extérieur. Parfois, j’écris ou plutôt je griffonne rageusement ma hargne. Quand ça ne suffit pas, je m’apprête à envoyer cette accusation à la personne concernée pour qu’elle comprenne bien que * !!!&¤** ! Et puis, je souffle et me raisonne : ce sera sûrement plus fructueux que ça se règle entre moi et moi. Je mets en scène un dialogue fictif, en m’exprimant à voix haute, certes ça sonne mélo mais ça reste pas bloqué sur le papier ou dans ma gorge. J’ai pensé que la méditation m’aiderait à la canaliser puis j’ai compris que cette émotion-là, j’ai besoin de la sortir du corps, pas de lui dire «sois gentille, c’est bien respire ». Je sens qu’elle a besoin de prendre de l’ampleur alors je la danse. Sur des rythmes africains, je tape des pieds. J’envie les enfants qui ont encore le droit de l’exprimer spontanément en public. Moi, c’est en huis clos que je la laisse s’échapper comme si elle était trop laide pour être montrée. Je lâche la bride dans la nature aussi, comme si elle, elle pouvait recevoir ce trop-plein d’émotions sans me juger. Ça me fait du bien parce qu’en hurlant au vent, j’ai l’impression qu’il rit, qu’il me félicite plutôt que de me rabrouer («Chut ! ça se fait pas »). En vrai, ça se fait, tout est bon à exprimer tant qu’on ne cherche pas à blesser. Ces derniers temps, souvent, j’ai senti une amertume nauséeuse remonter. La musique des voisins bat son plein malgré mes tentatives cordiales de dialoguer. Je pars me balader, me gorger d’air frais. Je reviens et glisse sur une couche sale au milieu de la cour. Je respire, prends ma plume et rédige un mot plein de couleurs que je vais placarder pour mendier un peu de civilité. Quelques jours après, les pneus de mon vélo sont crevés. Je danse ma rage pour me libérer. Je me sens mieux et peux aller me coucher quand une dispute éclate au rez-de-chaussée. J’enfonce des bouchons loin dans mes oreilles, j’inspire, j’expire, j’imagine une bulle de protection autour de moi, je me concentre sur les battements de mon cœur plein d’amour et de compassion. Une porte claque / éclate ma bulle / réveille ma rage / j’appelle au secours…les gendarmes. Je me sens honteuse, je ne voulais pas en arriver là, je ne sais plus quoi faire, moi simple locataire. Ils vont passer. Je ne me sens pas soulagée, une peur s’est réveillée celle alimentée par la télé et par mes proches inquiets : «Méfie-toi des tarés », « On est sous le choc, il avait l’air si gentil et quand on a entendu qu’il a trucidé sa famille… ». Oui ma petite peur mais que faire ? Communiquer, j’ai essayé. La fermer et subir en silence ? C’est pas mon genre. Alors…partir ? Fuir. Je laisse cette idée de côté et re saisis mon optimisme « ça va se calmer, je suis quand même bien ici ». Six jours après, mon banc dans le jardin renversé, des mégots dans l’escalier, la télé qui vibre dans mon plancher. J’arrête les frais. J’envoie mon préavis. La petite Kelly de trois ans doit supporter sa maman qui lui crie «Dégage ! » alors qu’elle réclame juste un câlin. Je pars aussi pour elle et je lui souhaite de réussir à sortir sa colère très vite et souvent pour  garder sa santé. Merci chers voisins, grâce à vous, j’ai compris qu’il est important pour moi de vivre dans le calme et le respect. Grâce à vous, j’ai des histoires à raconter. Je m’en vais trouver une maison où je me sentirai en sécurité. Home sweet home… Et puis, si l’amer monte de nouveau, je m’achèterai un arbre à chats pour humains, j’y ferai mes griffes sans déranger mes voisins !

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