A méditer !

Dinde ou chevreuil ?

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Noël a longtemps été pour moi une période particulière. Je le préparais des mois durant en dénichant les cadeaux qui sortiraient du lot. Même si mes revenus étaient légers, il m’importait d’avoir à offrir. L’excitation montait crescendo jusqu’aux retrouvailles en famille. Comme on vivait tous éloignés, un lieu de rassemblement s’imposait. Des menus étaient proposés, négociés longuement puis actés. Le déroulement de la célébration était discuté : ouvrira-t-on les cadeaux le 24 au soir ou le 25 matin ? On aménageait les espaces, on attribuait les chambres. Je le vivais comme un véritable évènement avec rétroplanning, budget et bilan. Les uns et les autres se mettaient en route de chaque coin de la France vers la maison des grands-parents qui accueillerait les effusions de joie. Bouchons, grèves des train, covoiturages hasardeux étaient incontournables pour accéder à la liesse tant attendue. Aujourd’hui, je me sens détachée… Je me glisse dans l’hiver telle une chatte casanière et je m’étonne de voir mes congénères en plein marathon consommateur. Je ressens une grande agitation vacillante dans le pays et cela me rend fébrile. En entendant mes amis, je réalise que pour beaucoup de familles, c’est comme si un orchestre se retrouvait pour jouer quelques morceaux ensemble. Et parfois, il y a des fausses notes. La plupart des musiciens ont joué leur partition seuls dans leur coin tous les mois précédents et c’est un vrai travail de devoir s’accorder aux autres. Certains ont des cordes cassées ou les doigts engourdis et la représentation s’annonce laborieuse. Je m’estime heureuse que dans ma famille, on ne s’encombre pas de traditions enfermantes, on préfère les apéros dînatoires aux repas qui durent cinq heures. Je remarque que certains décrient ouvertement cette célébration et pourtant tiennent à ce que cela se fasse comme il se doit « pour les enfants ». Je me demande si en achetant du gel à paillettes, ce n’est pas aussi leur enfant intérieur qu’ils veulent animer. Ou plutôt réanimer. Est-ce qu’en branchant les guirlandes, on peut détourner la morosité ? Si j’accroche des boules au sapin, est-ce que celle au fond de ma gorge va se dissoudre ? C’est vrai que c’est tentant. Et pourtant, une question me taraude : pourquoi faut-il qu’une instance décide d’un temps donné où on peut s’autoriser à s’illuminer ? C’est peut-être cette injonction qui crée cette tension palpable dans les foyers. J’ai l’impression qu’il s’agit d’un grand bal masqué. Chacun revêt son costume : dans la famille Tartempion, je voudrais la grand-mère nourricière, le frère réac’, l’enfant prodige, sa sœur rebelle, la cousine raciste, le père militant. C’est comme si en posant sur les cadeaux les autocollants « pour untel de la part de … », on se glissait dans la peau de celui ou celle que les autres aimeraient voir. Et parfois, alors que tous cherchent une ambiance festive, les personnalités entrent en guerre. Le bal masqué devient une triste mascarade que chacun redoute. Et chaque année, le même rendez-vous est fixé. Pour certains, les années d’expérience ont encore plus creusé, délimité, asservi. Tous rejouent inlassablement les mêmes scènes. Dans d’autres familles, on s’autorise à dépoussiérer, parfois brutalement on passe de Molière à Beckett à grands cris. Frustrations et règlements de compte font office de tartes à la crème. Les larmes coulent dans les flûtes à champagne et le gibier a un petit goût d’amertume. Bouderies, départs précipités, promesses de « plus jamais » viennent annuler la bûche glacée. Je n’en suis pas très étonnée. Quand tout le monde s’efforce de « tenir le coup » alors que l’année a été compliquée, alors qu’on vient d’être quittée, il suffit de peu pour que l’engrenage bégaie. Devoir engloutir des canapés alors qu’on a encore tant à digérer me semble téméraire. Pourquoi faut-il se maquiller au moment de l’année où on est censé entrer en hibernation, rester au calme et se reposer ? Même si on n’est pas comptables, c’est le moment de faire le bilan de l’année écoulée et de se préparer à entrer dans la prochaine. Moi j‘ai plutôt envie d’un tête-à-tête avec moi-même, de me couler dans un bain réconfortant, d’écouter des histoires devant la cheminée. Pourquoi pas le faire en famille ! Ce serait tellement bien de créer un cocon géant où chacun est libre de vivre ses émotions sans faux semblants ni manipulations et en sécurité. Pour moi, ce serait ça la famille idéale : celle où on peut vraiment être Soi ensemble. Une famille comme un refuge où on ose dire qu’on n’a pas envie d’être assis à côté du beau frère grossier, que la messe de minuit nous ennuie, que le cadeau ne nous plaît pas. Réussir à exprimer tout ça sans être jugé.e.s. Un havre de paix où on ne sent pas « obligé de ». Pouvoir être accepté.e.s tel(les) qu’on est dans la joie et la bonne humeur. Et si c’était ça la magie de Noël ? Et puis pour les cotillons, l’ivresse et les papiers déchirés, on se retrouve le 24 mars ?

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