Ondes sensibles

La petite taupe

sunset-958145_1920.jpg

A écouter

 

A lire

Cela fait un petit bout de temps que je n’ai pas écrit d’article. Je sais pourtant l’immense satisfaction que cela me procure, pourtant, l’étincelle créatrice se trouvait sous les décombres. J’avais pris la décision de déménager, il a fallu en assumer la responsabilité. Même si c’était pas le meilleur moment pour moi de trier, porter, emballer/déballer, il a fallu agir. Comme j’avançais à reculons pour changer de lieu de vie, c’est dans l’urgence que j’ai choisi un nouveau nid. La maison de mes rêves confortable, propre et chaleureuse n’était pas encore disponible. J’ai respiré ma frustration et accepté ce que la Vie me proposait. Je relativise et je me réjouis d’avoir surmonté cette étape et de tourner une nouvelle page. Je peux à présent tisser mon cocon et entrer en hibernation. Justement, le solstice d’hiver arrive avec sa nuit illimitée. C’est aussi le moment pour moi d’entrer dans mon hiver féminin puisque le sang menstruel s’écoule. Je sens l’automne me quitter et puis aussi toutes les autres saisons. Il neige à gros flocons dans mon giron. Dans la rue, j’entends Jingle Bells et je me dis qu’il y a quelque chose qui cloche. J’observe le sapin de Noël fièrement redressé et je me sens glisser vers le sol. Alors que je suis emmitouflée dans ma doudoune, je me sens dénudée. Même si je déguste une crêpe au caramel, je me sens décharnée. Est-ce que quelqu’un pourrait m’expliquer ? Y a-t-il encore un capitaine dans mon navire ? Pas de réponse. Alors je tombe. Je me roule entre les racines du chêne centenaire qui a perdu ses feuilles. Comme la Vilaine inonde les champs bretons, je noie la terre sous mes larmes. Mon fidèle Ego, tel le corbeau, se perche sur une branche et m’encourage à sa façon : « Regarde-toi petite morveuse, c’est désespérant de se laisser aller autant… Je t’ai vue beaucoup plus digne. ». Je rentre dans son jeu et pleure de plus belle, je bave, j’éructe. Atterré, il s’envole. Je suis seule à présent. Je vois bien de la lumière à proximité, mes proches s’affairent lampions à la main, paillettes aux tempes. Les flûtes de champagne, au garde-à-vous, prêtes à abreuver les joyeux assoiffés. Comme si j’étais responsable de charrier tous les cadeaux du monde, je me sens plombée. Alors je reste à terre, je laisse couler. Cette fois, c’est le renard qui se pointe et me souffle : « Et si tu ne pouvais plus te relever ? Qu’arrivera-t-il si tu te laisses trop aller ? ». Je choisis de l’ignorer et il passe son chemin. Je n’ai encore jamais vu personne être aspiré par la terre, je la sens sous mon corps, solide et rassurante litière alors je prolonge cet état d’immobilité. Je me sens infiniment petite recroquevillée dans la main du Monde alors je me laisse bercer. Le temps passe, quelques secondes ou une éternité, je me hisse sur mes frêles jambes comme l’enfant qui marche pour la première fois. Je me mets en route vers la lumière plus légère. Je me retourne et j’aperçois mes traces laissées sur la neige immaculée : des peaux de chagrin, des miasmes, du sang vicié, des regrets,des non-dits, des excréments de colère… Je les abandonne assurée. Je couvre mon corps de tissus moelleux, je régale ma gorge d’une boisson mielleuse, je croque des biscuits épicés et l’électricité circule dans mes merveilleux vaisseaux. Je m’étonne de cette panne de courant passagère et je me félicite de l’avoir traversée sans dommages. Mon sourire est encore timide, je sens que les muscles de mon visage doivent retrouver leur tonus pour tendre vers le haut. Déjà à l’intérieur, mes poumons retrouvent leur place et mon plexus solaire prend de l’ampleur. Maintenant que je me tiens debout, la chute et son atterrissage me paraissent moins impressionnants. Je me sens même grandie et des chatouilles sous les omoplates m’invitent à penser que des ailes sont en train de se déployer. Je n’ai plus peur d’une prochaine descente. Je m’élance sur le trampoline : Hope and down. Dépression vient du latin depresso qui signifie « enfoncement ». Longtemps, j’ai entendu à la météo ce terme sans trop m’inquiéter. Je ne ressentais pas la même chose quand il s’agissait de personnes. Entendre « ma tante fait une dépression » ou « mon collègue est dépressif » me faisait peur. Ce mot me paraissait puissamment destructeur comme une méchante sorcière. Je lui préférais déprime. Aujourd’hui encore, je sens bien qu’on le cache derrière des anglicismes comme blues ou burn-out, on l’évite en disant : « je suis très fatigué.e ». Moi, je décide de le prendre dans mes bras et de l’accepter tel qu’il est. Dans dépression, j’entends bien cet état de glissement de terrain, cette attirance irrémédiable vers le sol et je réalise que pour remonter la pente, j’ai besoin de m’enfoncer dans le tunnel. Je me rassure : je ne tomberai pas dans des abîmes, le fond parait peut-être inatteignable et pourtant il m’attend quelque part pour me réceptionner. Le tout est d’accepter de me laisser glisser, je préserve mes ongles qui crissent sur la paroi, je me laisse aller en m’accrochant à la Confiance qui bat dans mon cœur. Avant, je refusais de lâcher prise, je voulais tout contrôler, je voulais m’en sortir seule comme une grande, je me culpabilisais parce que « quand même il y a pire dans la vie que mes ptits soucis ». Je me réprimandais : « franchement tu peux t’estimer heureuse, il y en a qui crèvent de faim ». Et maintenant, j’accepte ma douleur telle qu’elle est, je décide d’aimer aussi mes fragilités, je sens qu’il est bon de les apprivoiser. Rater un concours peut être aussi dévastateur que la mort d’un proche, se casser une jambe peut causer autant de malheur qu’une faillite. Un enfant peut se sentir totalement démuni s’il ne retrouve pas son doudou en pleine nuit, lui dire que « ce n’est pas grave » n’atténuera pas son mal-être. Chaque intensité de douleur est légitime et c’est important que chacun puisse l’exprimer en se sentant écouté. Il me semble que la dépression, que j’identifie comme un besoin de lâcher les armes, de lever le pied sommeille en chacun de nous et je souhaite à chaque individu de pouvoir vraiment vivre cette étape. S’offrir le luxe d’un voyage dans les profondeurs de soi. Il ne s’agit pas de me laisser tomber sans filet car il y a des gens formés pour m’accompagner dans ce glissement de terrain. Ils se tiennent sur le bord et me tendent un kit de sécurité : eau, vitamines, plaid, mouchoir, doudou. Bien arrimée, j’allume ma lampe frontale et je descends vers le côté obscur de ma force. Je souris en pensant qu’à la météo, ils disent aussi : « une dépression passagère laissera la place à l’anticyclone ».

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s