Dites ouïe !

Quand te reverrai-je pays merveilleux ?

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C’est enfin les vacances. On charge la voiture de valises pleines de gants, grosses chaussettes, masques, pantalons rembourrés et mon père prend la route des sommets. Malgré les chants à tue-tête, les jeux de société ou la musique dans mon walkman, le trajet me paraît long. Après quelques heures, cela devient pénible de se partager le siège arrière à trois et quand enfin on attaque les lacets, un soulagement mêlé à une excitation montent en moi. J’ai hâte de découvrir le minuscule appartement qui nous servira de cocon jusqu’à samedi prochain. Les uns prennent possession des lieux sous la houlette de notre mère pendant que les autres s’empressent d’aller louer le matériel de ski guidé par notre père. Je choisis la première équipe et je prends plaisir à déballer nos affaires, à ranger les courses dans la kitchenette. Il faut s’organiser pour tenir à 5 dans 25m2. Les skis dormiront sur le balcon. Cette fois, un couloir me servira de chambre. La moquette et la déco à petits carreaux rouges me conviennent. Le matin, on a rendez-vous sur le front de neige avec des centaines d’autres enfants parés pour décrocher oursons, étoiles ou flocons. J’ai du mal à intégrer le chasse-neige, mes pieds sont entraînés par la pente et mes genoux refusent ce mouvement inconfortable. Je me sens godiche en voyant mon père maîtriser la godille. Heureusement que Roro, le moniteur, fait des blagues pour détendre l’atmosphère. Après des années de planté de bâton, je réclame des cours de snowboard. Sûrement parce qu’à 14 ans, le ski me paraît bien has been. Pourtant, je souffre beaucoup, je suis plus souvent assise au milieu des pistes que dévalant les pentes. Je les vois débouler les surfeurs en baggy et je rêve de m’élancer à leur poursuite, j’envie les championnes qui posent pour Roxy dans les magazines. Alors je persévère malgré mon cul gelé ! J’en veux malgré une certaine crispation sur le tire-fesses. Peut-être que le fait de me distinguer des membres de ma famille me motive. Je les nargue en descendant les escaliers avec souplesse quand eux ressemblent à des robots rouillés. Celui qui a inventé les chaussures de ski a fait une sacré blague. C’était peut-être pour obliger tous ces citadins stressés à ralentir le rythme. C’est ça que j’aime à la montagne, c’est comme comme au ralenti. Chaque matin, l’habillement est mûrement réfléchi : «maman, je mets des collants sous mon pantalon ?», « col roulé ou polaire ? ». J’ai l’impression de partir en expédition pour le pôle nord. Il faut penser aux gants, bonnet, masque, balisto pour le goûter, « t’as pris ton forfait ? »… Quand il fait grand beau, on prévoit le pique-nique sur les pistes ou on a le droit à un croque-monsieur/frites à la terrasse des Marmottes givrées. Certains jours, c’est de la « purée de pois », je pars à reculons au soleil levant, j’hésite à rester bouquiner au chaud et puis je me dis qu’il ne reste que deux jours alors je me motive à sortir. Le soir, je rentre trempée, fourbue, satisfaite tout de même d’avoir «amorti mon forfait» et je me requinque d’un bon chocolat chaud. C’est ça aussi que j’aime pendant les vacances au ski : le goûter. La chaleur de l’appartement me prend aux joues, je me déleste de mon équipement d’aventurière, chacun se serre autour de la petite table, l’odeur de chaussettes sales, la trace des lunettes, les courbatures ne nous arrêtent pas. Je trempe ma brioche dans le lait et cela a un goût différent du reste de l’année. Il est seulement 17h et je serais cap’ d’aller me coucher. C’est le moment de trouver un coin tranquille pour écrire mon journal ou écouter ma musique. Mon frère et ma sœur se chamaillent au pied de mon lit quand mon père, inépuisable, propose un tour dans le village. Je referme mon magazine mi agacée, mi amusée. J’accepte de remettre à plus tard les moments en solo et je les rejoins. Y a comme un parfum d’euphorie dans l’air. Même si je me sens épuisée et que j’ai envie d’être tranquille, je me laisse aller. C’est comme si l’air de la montagne était chargé de gaz hilarant, comme si chacun s’autorisait à délirer dans cet espace confiné. La dernière journée est particulière pour moi, je regrette que ce soit passé si vite. Je dévale les pentes en slow motion pour apprécier chaque seconde, je sens mon cœur jubiler d’être entraîné à toute vitesse dans ce blanc immaculé. On prend le télésiège de 16h45 et chacun s’offre la dernière piste. C’est ça aussi que j’aime au ski : être seule. Seule avec mes peurs de tomber, de me casser une jambe, être seule responsable de mon équilibre, de ma vitesse, de ma direction puis nous retrouver tous les 5 autour d’une raclette et partager nos sensations. C’est peut-être l’immensité qu’offre la montagne qui me fait supporter la promiscuité. Le jour, je vole librement et la nuit j’accepte de me lover contre mes proches. Demain, on redescendra de la montagne pour retrouver la vie normale, je serai probablement heureuse de retrouver ma chambre à moi et mon confort. En attendant, je savoure l’ivresse générale, le bruit de mes pas dans la neige et je m’estime chanceuse d’avoir des parents si généreux.

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