Dites ouïe !

May I have your attention please ?

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A écouter

 

A lire

Quand j’étais enfant et que j’avais besoin de me sentir exister, je répétais souvent « j’aimerais parler !». Je crois que ce que je voulais dire c’était plutôt « est-ce que vous voulez bien m’écouter ? ». Je réalise maintenant à quel point c’est important pour moi d’être entendue. Cela va avec mon besoin de me sentir considérée. J’ai toujours eu à cœur de bien communiquer et j’ai parfois senti mes interlocuteurs submergés par mon flow, ce qui avait le don de m’énerver et de vouloir encore plus me faire comprendre. Puis je me suis mise à apprendre à vraiment écouter les gens. C’est une sacrée discipline : offrir ma réception à l’autre sans ruminer mes propres pensées, sans regarder mon portable, sans le juger. Quand je vivais en Finlande, j’étais épatée que les gens ne s’interrompent pas. Et pourtant, ils produisent des phrases très longues sur un ton monocorde. C’est très tentant d’interrompre, de rebondir : « ah oui ça me fait penser à … » ou « Incroyable, il m’est arrivé la même chose… ». Et hop, je dérobe le fil de la conversation. Je me dis parfois « et si, je ne l’interromps pas, combien de temps cela peut durer ? ». Car je me suis trouvée avec des personnes qui débitent leur texte comme face à leur miroir. Je suis là à accueillir autant que je peux, à travailler l’empathie et je sens bien qu’il y a des limites. Il me semble que cela fonctionne quand il y a possibilité d’un dialogue. J’accepte volontiers que l’autre vide son sac si je sens que je pourrais le faire à mon tour, peut-être pas au cours de cette même conversation, peut-être un autre jour. Il m’arrive aussi d’avoir besoin de dire beaucoup sans la pression d’un tour de parole. C’est l’idée globale de la relation qui m’importe. Est-ce que, de manière générale, je me sens écoutée par ma collègue, par mon amoureux, par ma mère ? J’ai remarqué que j’ai beaucoup plus de plaisir à fréquenter des personnes qui m’écoutent, qui semblent intéressées par ce que je dis. Ensemble, on noue des liens. Je fais souvent du covoiturage, j’adore car cela me permet de rencontrer des gens de différents milieux, âges et nationalités. J’aime aussi le caractère éphémère de cette relation : pour quelques heures on partage un espace confiné, on respire le même air alors qu’on ne se connaît pas. C’est à la fois inconfortable et enrichissant. Souvent, on aborde des sujets intimes rapidement. C’est peut-être le fait qu’on regarde droit devant, ce n’est pas comme quand on est face-à-face dans un café et que le regard de l’autre peut être intimidant. J’ai vécu des rencontres profondes et aussi des trajets où je me sentais comme dans un confessionnal. La personne que je conduis se livre. Au début, je me sens touchée par cette confiance et parfois cela dure très longtemps et je me sens fatiguée. On arrive à destination, mon passager semble guilleret et moi je repars avec la lourde impression d’avoir absorbé beaucoup trop d’informations. J’y pense parfois à demander à l’autre de se taire un moment. Ce serait légitime de demander un peu de silence. Si je n’étais pas en train de conduire, je me lèverais probablement de mon siège, je sortirais mon téléphone, je regarderais ma montre. Il y a beaucoup de stratagèmes pour signifier poliment à l’autre que ça devient désagréable. Coincée dans ma voiture, je peux m’évader par la pensée, je me raconte des blagues, je repense à des souvenirs agréables ou je planifie les jours qui viennent. Il me suffit juste de donner de temps en temps des « hum hum », « ah oui ? ». Et parfois même, l’autre n’a besoin d’aucun combustible pour monologuer ! Je m’amuse des petites phrases comme « je ne vous raconte pas » ou « je vous passe les détails » parce que c’est justement l’inverse qui se produit. Je pourrais le prendre à la légère et pourtant je me sens vite agacée dans ce genre de situation car comme prise au piège. Je me sens en colère parce que mon besoin d’exister n’est pas rempli, je me prends à accuser l’autre de m’envahir et je me juge aussi sévèrement parce que je subis sans oser dire stop. Et puis, je me sens triste parce que j’ai l’impression que c’est stérile. Moi je m’ennuie profondément et je doute que l’autre soit comblé.e si je me désintéresse de son discours. Tout ça me fait prendre conscience à quel point c’est important pour moi d’être dans un échange authentique. Je préfère réduire mon temps avec les autres, voire prendre rendez-vous pour que chacun soit bien disponible plutôt que de grapiller des morceaux de conversations entre deux portes. D’ailleurs, j’ai souvent eu des conversations à travers la porte des wc, c’est bizarre non ?! Comme s’il fallait tout faire en même temps, parler d’avenir en tapotant sur son clavier, manger en regardant la télé, conduire en téléphonant, faire l’amour en cogitant. Moi aussi je faisais ça, j’étais multitâches, jongleuse, femme-orchestre. Curieusement, je me sentais épuisée, je comprends que c’était parce qu’il y avait des morceaux de moi un peu partout. Alors aujourd’hui, je me rassemble. Je réfléchis posément, si je m’engage à te voir, je me rends disponible pour toi. Oui je t’entends petite voix : « ça a l’air rigide et chiant ! », en réalité je me sens beaucoup plus libre et joyeuse quand je suis vraiment là. J’échange des silences contre des jacasseries, je rends la quantité pour plus de qualité, je troque des assemblées bourdonnantes pour des tête-à-tête conscients. Allô ? T’es encore là ?

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