Dites ouïe !

Du beurre dans les épinards

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Je me souviens comme j’étais fière quand, à 9 ans, j’ai gagné trois sous en vendant des mirabelles sur le bord de la route et plus tard quand maman me donnait 10 francs par semaine en échange d’un coup de main pour le ménage ou quand je vendais des jouets au vide-greniers du village. Quand chez mes grands-parents, je découvrais une enveloppe blanche dissimulée sous mon assiette et annonciatrice d’un beau billet ou encore quand j’allais acheter le pain et qu’on me disait « avec la monnaie, tu pourras t’acheter des bonbons ». C’était un sentiment très agréable, peut-être parce que c’était synonyme d’autonomie et de liberté. D’argent, j’en entendais parler quotidiennement et quand moi aussi j’en touchais, je me sentais importante, comme intégrée. Je passais du monde des bébés, de la marchande et du Monopoly à celui de grande fille avec des responsabilités. On m’a parlé de la banque aussi où j’avais un compte rien qu’à moi. D’ailleurs, en grandissant, ce n’était plus des sous que je recevais mais des chèques et ça c’était classe. Même si c’était difficile à saisir que ça représentait de l’argent, je sentais que c’était du sérieux. Et quand j’ai eu 18 ans et quelques milliers de francs sur mon relevé (10 000 francs c’est vachement mieux que 1500€!), je prenais vraiment la mesure de ma richesse. En devenant adulte, j’ai aussi réalisé que c’était un sujet un peu tabou. Alors qu’enfants on se montrait spontanément le contenu de nos porte-monnaie, il semble qu’à partir d’un certain âge, il faille rester discret. Alors que dans nos albums jeunesse, il brillait comme un trésor, soudain il devient sale et surtout il faut faire très attention à ne pas se le faire voler. De voleur, je connaissais surtout Aladin et franchement je le trouvais cool. En devant adulte, j’ai entendu qu’il y en avait partout : « mesdames et messieurs, des pickpockets se trouvent à bord des rames », « les patrons nous volent », « qui m’a chourré mon Nokia ? », « on m’a piqué mon vélo »… Des fois, je me disais : « ben il suffit de réimprimer des billets, c’est pas sorcier ». Puis j’ai eu des cours d’économie à la fac et j’ai mieux compris… J’ai commencé à chercher des petits boulots et j’étais fière en montrant mes premières feuilles de payes à mes parents. Peut-être aussi pour leur dire « ne vous inquiétez pas, bientôt je m’assumerai seule ! ». Et puis ce jour est arrivé, j’avais un emploi à temps plein, je payais seule mon loyer, mes factures d’électricité, ma mutuelle, mon forfait téléphone, mes voyages et mes fringues ! Je gagnais 1200€ par mois, certains me plaignaient et pour moi c’était déjà bien. Mes parents m’aidaient toujours de temps en temps certes et je ressentais l’immense soulagement de ne plus être « à leur charge ». J’étais indépendante et auto-suffisante, quelle joie ! Enfin, une certaine joie…parce qu’au fond je me sentais aigrie et malheureuse. Je dépensais sans trop compter, j’avais toujours une petite somme de côté pour me rassurer et pourtant je ne me sentais pas équilibrée. Alors j’ai changé ma vie et il a fallu quitté le confort et la stabilité. Et comme je n’ai pas envoyé valser mon côté organisé, j’ai commencé à sérieusement côtoyé Polo, Cafrine et Séculine. J’ai choisi de tisser un filet de sécurité. C’est à partir de ce moment qu’ aux yeux de certains, je suis devenue « précaire », « bohème », « dépendante », « profiteuse ». Alors que je jurais que ça ne m’arriverait jamais, j’ai demandé des prêts à mes proches et aujourd’hui je me sens « endettée » et même si c’est des banquiers vraiment sympas, ça me pèse parfois. Ça fait sept années maintenant que j’ai choisi ce mode de vie. Plus de 2 000 jours que j’entends la petite voix me traiter d’ « assistée ». Et pourtant, je n’ai jamais été aussi heureuse parce que je sais que c’est bon pour moi. Cette situation parfois bancale m’a appris à demander et elle me permet d’évoluer. Le stress que cela génère m’invite à puiser dans mes ressources et à me surpasser. Je n’aurais sûrement pas eu l’occasion d’être interprète dans une usine d’isolation phonique ou de pétrir du pain si j’étais restée bien installée dans mon bureau à imprimer des fiches de paie. J’avoue, parfois c’est fatiguant, je me sens dispersée surtout que je suis curieuse et que j’ai envie de tout tester. Parfois, j’aimerais me rendre chaque jour au même endroit, effectuer des tâches que je connais, déjeuner avec des collègues sympas et recevoir la même somme d’argent chaque mois. Alors ce que j’ai décidé c’est d’accepter toutes mes nuances. Je veux combler mes besoins de régularité et de stabilité dans un travail qui ait du sens et je veux garder une part de liberté pour cultiver la créativité et le plaisir d’être en vie. Certains se plaignent de trop travailler et d’autres d’être au chômage alors c’est parfait, il suffit de rééquilibrer la balance avec les contrats à temps partiel ! Certains disent « l’argent ne fait pas le bonheur » et d’autres : « si t’as pas d’ flouze, c’est la loose ». Moi je découvre que l’argent, c’est de l’énergie comme l’amour, que c’est bien plus qu’un éventail de cartes électroniques, ou que des liasses de billet. Dans un couple, que l’un apporte 1 864€ par mois est aussi remarquable que l’autre organise les vacances, couse les rideaux, passe l’aspi et fende le bois. Le tout est que chacun décide en conscience comment contribuer à l’équilibre du foyer. Aujourd’hui, j’apprends qu’on peut payer autrement qu’en objets sonnants et trébuchants. Ados libidineux on disait en pouffant : « tu m’paie en nature ?! ». Je ne vois rien de dégradant d’échanger un bocal de soupe maison pour quelques oeufs, l’enfant qui donne un bisou quand il reçoit un cadeau est respecté. Pourquoi est-ce que les gens apportent une bouteille de vin ou un gâteau quand ils sont invités ? Pour échanger, pour remercier, pour partager. J’aimerais que l’argent soit démystifié car, après tout, ça reste un bout de papier ou une somme virtuelle nécessaire à produire des échanges. J’ai parfois entendu que ce qui est gratuit n’a pas de valeur ou alors une valeur négative. Souvent, il y a des opérations commerciales pendant lesquelles on offre du café ou un stylo et les clients sont regardés de travers parce qu’ ils « profitent sans rien acheter ». C’est l’jeu mon pauvre Edouard ! Je trouve ça formidable qu’il y ait des lieux où on peut recevoir sans donner, par exemple dans les médiathèques. Je me sens tellement honorée d’avoir accès à des milliers de livres, cds et dvds, parfois le thé est même offert et on n’attend aucune rétribution de moi à part me cultiver. Franchement, Vive la France ! ! En Bretagne je découvre des évènements pour lesquels le prix est libre et conscient, ça veut dire qu’on donne ce qu’on veut comme argent. C’est enseignant pour les organisateurs qui sont prêts à accepter de ne rien recevoir et pour les spectateurs qui sont autonomes pour décider de la valeur d’une proposition. Depuis que je veux m’affranchir de la dépendance que j’ai avec l’argent, je découvre la solidarité : si je tends le pouce au bord de la route, je pourrai être déplacée gracieusement, si je demande une réduction, on me l’accorde souvent. Les gens sont épatants ! Mon psy accepte que je le rémunère en faisant des travaux, c’est un double cadeau parce que ça me permet d’économiser de l’argent et aussi ça me forme beaucoup plus qu’en rédigeant un chèque. J’ai l’impression que tout pourrait fonctionner comme ça : je masse les épaules de la caissière et elle passe mes articles sans les biper. Je raconte une histoire au pompiste et je repars avec un plein. Chaque individu a forcément quelque chose à échanger et il me semble que ça fonctionnait comme ça il n’y a pas si longtemps. Je me lamente parfois que toutes mes activités épanouissantes soit du bénévolat comme s’il manquait la cerise sur mon gâteau. Ce serait tellement mieux vivable si je n’avais pas cette pression d’engranger des ronds ! Ça me paraît un peu compliqué tout ça. Plutôt que de traîner dans des salons d’orientation, de rebondir de bilan de compétence en reconversion, il suffirait de se demander « qu’est-ce que je sais faire et qui me procure du plaisir ? » et d’aller sonner chez les voisins pour se rendre utile. Dis, est-ce que tu veux bien m’aider pour mon déménagement si je te donne un cours d’anglais ? Séance de maquillage contre détartrage ! Cherche réparateur de robinet contre aide au potager. Si les sourires étaient à vendre, combien d’euros à l’unité ?

Et une déclaration d’amour, ça vaut combien ?

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