Dites ouïe !

Une chambre à soi

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Cocon finement – épisode 9

A écouter

 

A lire

Quand j’étais enfant, je pouvais passer des heures enfermée dans ma chambre. C’était mon antre, j’avais même le privilège d’en posséder la clé. Même si mes parents semblaient inquiets parfois, surtout quand j’étais claquemurée, ils respectaient mon isolement. Quand j’allais jouer chez des copains et que je découvrais qu’ils partageaient leur chambre, j’étais outrée. Comment aurais-je supporter ? C’était si bon d’être confinée entre mes posters de Brad Pitt, ma chaîne hi-fi flambant neuve et tous mes secrets. D’ailleurs, j’aurais voulu garder cet espace confidentiel mais le panneau « interdit d’entrer » dessiné sur ma porte semblait désuet. La moindre des choses était de toquer avant d’oser franchir mon seuil.

Dans cet espace de 15 m2, j’organisais mon pays : un coin beauté avec ma coiffeuse digne d’Audrey Hepburn, mon lit perché comme pour me protéger d’intrusifs rampants et me rapprocher un peu des nuages, sous celui-ci était niché mon secrétaire en bois verni sur lequel je passais des heures à réviser, à rêvasser, à graver le nom de mon amoureux. Juste à côté, une sorte de fauteuil/matelas qu’on appelait chauffeuse – j’ai jamais su pourquoi  – peut-être parce que plus grande, je m’y loverai contre un garçon émoustillé. J’avais la seule chambre qui donnait sur le jardin, une porte-fenêtre rien qu’à moi : la promesse d’échappées et aussi l’angoisse d’intrus inopinés, la joie de pouvoir ouvrir mes volets sur une nature généreuse et aussi la colère, lorsqu’en été, chacun foulait ma moquette les bras chargés de saladier de taboulé, d’assiettes colorées pour aller déjeuner les pieds dans l’herbe. Bien avant d’être majeure, j’avais un chez moi.

Depuis, mon besoin d’espace particulier a perduré. J’ai expérimenté la colocation avec difficulté. La vie à deux me questionne. Pourquoi faudrait-il tout partager sous prétexte qu’on est un couple ? Et surtout, comment réussir à partager le sommeil que je trouve si intime et précieux ? Je me souviens des copines qui voulaient toujours dormir l’une chez l’autre, elles m’invitaient et je rechignais : j’étais tellement mieux dans mon lit à moi, seule avec mon doudou, les odeurs familières, mes positions préférées. J’ai parfois ressenti ce malaise avec mes amoureux. J’ai besoin de noir complet, d’un silence épais et de me coucher à l’heure des poules et eux, ils ronflaient, boudaient les volets et étaient noctambules. A croire que je le faisais exprès ! Certains me lançaient, guillerets : « Tu vas t’habituer ! ». Et si c’était mes anciennes habitudes que je voulais garder ? Celles que je pratique depuis 3 décennies. Peut-être qu’après 30 ans de vie commune, je serai prête à changer. Je trouve qu’en collectivité, on éprouve les compromis, je propose de les réserver pour la journée et de s’octroyer la paix pour les nuitées !

Moi j’aime pouvoir m’étaler, péter en toute impunité, grincer des dents sans gêner, allumer la lampe de chevet à 3h du matin, déambuler aux wc sans devoir marcher sur la pointe des pieds, compter les moutons à voix haute, respirer amplement sans risquer d’asphyxier mon beau Morphée… Certains sont très à l’aise pour faire ça en communauté, moi pas. Peut-être que ça viendra quand je serai complètement amoureuse de moi-même, connectée à mes ressentis et pas à ce qu’il pourrait penser. En attendant, je vote pour une chambre chacun pour soi. En plus de satisfaire ma part complexée, individualiste et exigeante, je prends soin de ma peur du désintérêt, du « tu me regardes plus comme avant ». J’imagine que nous séparer pour roupiller nous rapprochera au petit déjeuner. Je fantasme des rendez-vous dans nos deux chambrées !

En période de cocon finement, nous deux dans 100 m2 me rappelle parfois ma chambre en résidence étudiante. Je respire profondément et je pense à tous ceux qui n’ont pas la chance d’avoir autant d’espace que nous. Comment j’aurais gérer à 5 dans un T2 ? Je crois que j’aurais tout fait pour créer ma bulle, même dans un coin de la pièce : un petit coussin, mon livre préféré, une photo de champs d’oliviers. Peut-être même que j’aurais fabriqué une Cabane ! avec un drap jeté sur 2 chaises. A l’abri, j’aurai mis mon casque et écouté ma musique préférée quand mon cœur s’emballerait. J’aurais osé demander aussi : à mon frère et à ma sœur du silence. « Papa, tu veux bien baisser le son de la télé s’il te plaît ? ». C’est peut-être le moment que chacun s’exprime sur ces limites et son bien-être. Parfois, j’aurais initié une boum où chacun pourrait se lâcher et crier en même temps – 15 minutes top chrono – pour que le reste du temps, on arrive à cohabiter dans la gaieté.

Encore une fois, je me sens infiniment chanceuse et à vous, qui êtes entassés, je vous envoie quelques mètres carré…

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