Ondes sensibles

Bon voyage tonton

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Dimanche 24 mai 2020 

J’ai appris que tu étais malade et, pour être honnête, ton existence m’a été rappelée. C’est vrai, j’avais pas pensé à toi depuis des années. Faut dire que t’étais pas le genre de tonton à faire sauter sur ses genoux ou à jouer au ballon. Toi, t’étais plutôt dans ton coin, bien camouflé, entouré de toutes ces femmes : la tienne, sa mère, tes filles. Sûr que tu parlais pas pour ne rien dire ! Je me souviens de ton regard surtout. De ces yeux rieurs. De ta moustache aussi. Quand tu rigolais, c’était comme si tu te cachais. Je t’ai pas beaucoup fréquenté et, je crois que de toi émanait une profonde gentillesse. Ton corps robuste qui contrastait avec ton air si doux…

Tu as ramené dans notre famille un nom exotique. Un nom qui finit en ski. Même si j’ai toujours eu du mal à l’épeler, il me faisait voyager. Une fois, j’étais fière de te raconter que j’avais passé Noël en Pologne avec ma copine Jagoda. Ça veut dire « fraise » en polonais, je te l’ai dit comme pour créer un lien avec toi. J’étais curieuse de tes origines, t’étais pas très bavard. 

Il semblerait que tu sois resté discret encore cette fois-ci. Doucement, sur la pointe des pieds, tu t’es tiré. J’ai juste eu le temps de me rappeler et hop, tu t’es envolé. C’est mieux comme ça car il parait que tu souffrais. Le vilain crabe t’avait bien grignoté. J’imagine que tu te plaignais pas de la douleur, c’est pas ton genre. Je dresse ton portrait et, au fond, je ne sais pas vraiment qui tu étais. Je me souviens que tu avais des stylos à ton noms, c’était classe ! Il y avait aussi écrit CA DA MA et je comprenais pas. Macadam ? CAchottier DAmoiseau ce MAlabar ? 

J’avais senti M’dame Mort rôder ces dernières semaines. Rien de glauque, c’était juste dans l’air. Je la sentais dans les films ou livres, dans certaines discussions. Ça m’a questionné (évidemment !) sur ce que je pensais d’elle. Elle est inéluctable, partout autour de nous et c’est comme si les gens la trouvaient de trop, genre Fallait pas l’inviter. Avant, j’y pensais rarement, j’ai eu la chance d’assister à très peu d’enterrement sauf des morts « attendues » : une arrière-grand-mère, un grand-père… Il y a quand même deux morts que j’ai eu du mal à digérer. Peut-être parce qu’ils avaient mon âge, Bastien à 20 ans à peine dans un accident de voiture et Victoria, la trentaine, d’un cancer des ovaires. Ce genre de mort qui parait vraiment injuste. Le premier n’a sûrement pas eu le temps de réaliser et nous non plus, ses copains. Je me souviens très clairement de la dernière fois que je l’ai vu, il sortait du ciné avec sa copine, tout sourire comme d’habitude. Ce mec était impressionnant de positivisme. Victoria, je l’ai vue lentement s’évaporer et j’étais contente de pouvoir partager des moments avec elle avant son départ. Sa gaieté me troublait, quelle force alors qu’elle savait !

Est-ce que c’est plus aisé quand on y est « préparé » ? Avoir la lucidité de dire Au revoir, de pallier quelques regrets, de rassurer ceux qui restent. Parce que c’est bien pour eux que c’est le plus dur à avaler, j’en suis persuadée. Je vois la mort comme une étape, évidemment le changement, la rupture, ça peut être angoissant et pourtant, je sens que ce qui m’attend est doux et exaltant. Il faut donc soutenir ceux qui restent et qui refusent de lâcher prise comme un enfant qui s’agrippe à son ballon baudruche que le vendeur lui a donné. Comme si c’était l’abandonner. Moi, je ne voudrais pas qu’on me retienne. J’imagine que ce sera un sacré pas donc j’aimerais le franchir avec sérénité et que chacun soit ok. Je voudrais pas rester arrimée alors qu’enfin je peux voler !

Il me semble que la mort réveille la peur. Les funérailles viennent remuer le couteau dans des plaies. Ce serait tellement mieux qu’elle libère justement, ceux qui partent et ceux qui restent. Que nos morts lèvent le camp leurs valises pleines de non-dits, de ruminations, de conflits. Je crois que c’est un peu son rôle. Ça fait mal et pourtant, la mort redéfinit les rôles, rappelle la vie. Je me dis que si on l’abordait plus joyeusement, on vivrait mieux justement. Il n’y a qu’à observer comment les enfants réagissent. J’ai l’impression qu’ils savent tourner la page. Ah ? il est mort ? D’accord mais on peut retourner jouer. C’est pas de la cruauté mais de la lucidité.

Bien sûr, il est important qu’ils comprennent vraiment, qu’ils se rendent compte. Pour moi, c’est primordial d’informer les enfants de ce qui se trame. « Papi est en train de mourrir » n’est pas une bombe. C’est la vérité toute nue et c’est ça dont les enfants ont besoin pour grandir. Parce que de toutes façons, ils le savaient déjà. Ils ont bien senti les messes basses, les cernes sous les yeux, les larmes ravalées. Les enfants ont cette sensibilité d’avoir tout compris alors qu’on cherche encore comment leur annoncer.  Il me semble qu’ils ont droit à l’honnêteté. Bien sûr, il s’agit de les accompagner, d’être prêt à les réceptionner, de se sentir assez fort pour accueillir leurs larmes qui déclencheront sûrement les nôtres. Et alors ? On peut bien pleurer. C’est justement le moment de tout lâcher, de se presser comme des citrons pour évacuer le trop-plein qu’on appelle chagrin. 

Je me dis que le moment où on « perd » quelqu’un qu’on aime est une invitation à EPROUVER, à taper du pied pour enfoncer sa colère dans la terre, à crier pour postillonner la peur, à laisser couler pour décontracter le coeur. C’est l’occasion de vraiment tomber pour nous relever comme nettoyés, apaisés et mieux décidés à VIVRE.

Tu me fais parler, tonton… Je vais m’arrêter là, je ne voudrais pas te retarder. Je te souhaite un sacré beau voyage. Je suis ravie d’avoir croisé ta route. Va en paix et, t’en fais pas pour nous, on saura gérer !

 

Audrey

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