Ondes sensibles

Ça

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A écouter

 

A lire

Quand j’étais gamine, parmi de nombreux surnoms, on m’a donné Bozo le clown parce que j’avais les cheveux crépus. Même si j’adorais me donner en spectacle, je le prenais plutôt mal. En plus, je détestais les clowns, j’en avais peur. Il y avait celui du roman de Stephen King qui agrippait les jambes des passants à travers les bouches de métro et puis toutes ces marionnettes désarticulées avec leurs visages de porcelaine qui me fixaient et me glaçaient le sang. Cher patron de McDonald´s, pourquoi avoir choisi un personnage si tendancieux pour attirer les petits enfants à toi ? Avoir le nez rouge, pour moi c’était carrément nul car j’avais souvent entendu des mères dire méchamment à leur fils « arrête de faire le clown » et parfois face à mes blagues, on me rétorque ironiquement « euh, t’as mangé un clown ?! ». Pourtant, j’ai décidé de faire un stage pour en devenir une. En cinq jours, j’ai réalisé qu’il y en avait toujours eu et que c’était vraiment bien de le réveiller. J’avais quelques a priori, je me demandais si j’allais porter des pantalons bouffants avec des chaussures péniches et devoir faire des galipettes avec la panoplie trompette et confettis. Je pense aussi aux clowns tristes ou déjantés comme le Joker et Beetlejuice. Bref, c’est avec beaucoup de curiosité et d’excitation que je me suis inscrite. Quand j’en ai parlé à certaines personnes, on m’a tout de suite parlé des clowns à l’hôpital comme potentielle poursuite. Moi j’y allais d’abord pour m’amuser et découvrir sans recherche de rentabilité. Ça a tout de suite été une révélation. Comme si je m’élançais du trapèze, je me suis sentie réceptionnée par des gens accueillants et vrais. On a fait jaillir l’enfant en nous et chacun avait sa place légitime. Aucun sarcasme ou moquerie, juste de l’admiration et de l’inspiration. C’était vraiment dingue de pouvoir se retrouver avec d’autres fêlés et de diffuser notre lumière, comme si nos failles nous servaient de projecteurs. Je me suis retrouvée avec des gens bien sous tous rapports : prof, informaticien, bibliothécaire, des personnes qui ont des responsabilités, des enfants et qui osent se travestir, se mettre à nu pour se faire du bien. On était guidé par une maîtresse délirante qui nous bien-veillait, pas de réprimandes, que des encouragements : « laisse pétiller les bulles de champagne dans ton corps », « paie toi ce luxe », le mot PLAISIR résonnait dans tout l’espace et servi à toutes les sauces. Tous les jours, on avait droit à plusieurs boums ! Quand on n’était pas en récré, c’était les vacances. Le plus important était de penser à RESPIRER et de se rappeler que « c’est pas grave » comme disent les enfants. Enfin une opportunité d’être complètement soi et de kiffer. J’avais vraiment sous estimé l’aspect thérapeutique d’une telle aventure, j’ai pleuré et ri comme jamais et parfois pour pas grand chose en apparence, juste parce que j’en avais besoin. J’ai pas essayé de décortiquer, j’ai laissé couler et je me suis baignée dans toutes ces émotions. La vie galopait en moi. J’ai joué à être conférencière scientifique, Liza Minnelli, rappeur du Bronx, petit rat de l’opéra, accro à Excel, guérisseuse chamanique et ma mère aussi. Je me suis même offert d’être interprète de Jan Fabre. Mon corps exultait. Enfin cet espace où je pouvais faire mon show sans être interrompue, sans avoir à quémander : « j’aimerais parler, j’aimerais parler, j’aimerais parler » ! J’ai senti une réelle écoute de mes pairs, personne n’a essayé de voler la vedette à l’autre. Tout ça parce qu’on avait droit d’être authentiquement nous. Au lieu de triturer nos blessures dans notre coin, on pouvait les exposer en chantant. Toutes les facettes de ma personnalité ont pu briller : Caliméro, la folle de Chaillot, Wonder Woman, Hitler, la Castafiore…ils étaient tous invités à la fête sans distinction, aucun n’a été blacklisté ! Et puis le plus important qui a pu s’exprimer c’est le ça en moi…cette chose difforme, cette boule monstrueuse qui bave, meugle, tressaute et vomit des insanités. Je l’ai autorisée à entrer dans la lumière et à s’exprimer devant des témoins. Malgré les artifices et le fard, j’ai montré ma nature brute et j’ai été soulagée que les spectateurs soient attendris plutôt que dégoûtés. Cette expérience a été jouissive car même si « c’était pour de faux », j’ai dévoilé qui je suis. J’ai pu orchestrer les retrouvailles de tous mes MOIs. J’aurais voulu être une artiste et vivre ça tous les jours ! J’avoue que le retour à la réalité est un peu abrupt, les conversations météorologiques et les complaintes du Français moyen contaminent presque mon enthousiasme débordant. Alors je ferme les yeux et je ressens les petites bulles de champagne qui circulent dans mon corps, je prends un gros sniff de poudre de perlimpinpin et je cours dans les bras de la vie en jubilant !

Car ça c’est vraiment moi
Ça se sent
Oui, ça c’est vraiment moi
Ça se sent, ça se sent
Ça se sent que c’est moiC’est rien d’autre que moi
Non rien d’autre que moi

Que moi
Non rien d’autre que moi

 

 

 

Dites ouïe !

Aïe confianceeeeeeee

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Billet réalisé pour l’émission Du Piment Dans Le Citron de Radio Campus Rouen :

 

Emission complète à écouter sur https://soundcloud.com/user-602790540/du-piment-dans-le-citron-05-11-19-hypnose

A méditer !

Trois p’tits jours et puis s’en va

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A écouter

A lire

J’ai replongé je l’avoue. Même si je fume pas, j’ai voulu tiré une taf. Une offre d’emploi bien tournée m’a fait de l’œil. Je me sentais tellement rassurée d’en connaître tout le vocabulaire, de pouvoir cocher « sait faire » à toutes les cases. J’ai vu ça comme un ticket pour la stabilité, genre la péniche qui reste amarrée. J’ai revisité mon passé et surligné mon curriculum vitae : malgré des aventures diverses et variées, c’est quasiment gagné. Mon ego bien gonflé, j’ai postulé. En écrivant la lettre de motivation, je me suis enflammée, faut dire qu’écrire ça me galvanise, même des listes de courses ! Je me suis convaincue que « compta », « budget » et « déclarations sociales » pouvaient être poétiques alors j’ai foncé. Et puis j’ai gagné…on m’a aimée et recrutée ! J’allais enfin avoir le cadre que je réclamais, savoir à quoi j’allais être occupée chaque semaine et ce pour les six prochains mois. Ouf ! Un salaire régulier, un comité d’entreprise, des tickets resto, des congés payés… Et puis un titre aussi, mon nom en bas des mails avec une fonction bien précise. J’allais enfin pouvoir répondre à la question : «tu fais quoi dans la vie ?» sans balbutier. Quand j’ai vu le bureau, j’ai commencé à déchanter, les néons et la moquette j’avais dit « plus jamais » ! La directrice et les collègues avaient l’air tellement sympas que j’ai abdiqué. Quelle joie de me sentir faire partie d’une équipe. On m’a même donné un téléphone portable et un ordinateur, rien que moi ! La business woman en moi a rugi. « Mais euh au fait, vous utilisez le wifi ? Parce que bon, en fait, moi et les ondes électro magnétiques on n’est vraiment pas copines. ». Pas de panique, je m’achèterai une pierre Shungite pour me protéger et le tour sera joué ! Et donc, il va falloir que je sois dans un bureau avec d’autres personnes ? Là coincée entre l’imprimante et l’écran de ma collègue. Respire…tu pourras mettre ton casque avec de la musique classique. C’est vrai, c’est peut-être même branché en 2019. J’ai les yeux qui brillent quand j’entends que tous les lundis matins, il y aura des réunions, j’adore ça parler en buvant du thé ! Et puis je serai amenée à me déplacer, trop cool pour la voyageuse que je suis, ça me rassure parce que la sédentarité me fait flipper. Bon ben voilà, je suis presque excitée. Il est temps de parler concret, j’entends urgences à traiter, retard accumulé, rendez-vous planifiés, budgets à créer, contrats à rédiger…et là, tout se brouille. Pourquoi je sens des pierres au fond de ma gorge ? Allez, t’inquiète pas, ça fait 3 ans que t’as pas fait ça mais ça va revenir vite, c’est comme le vélo ! Tiens, ça pédale dans ma tête « qu’est-ce que je fais là, qu’est-ce que je fais là ? ». Entre des sueurs froides, j’aperçois mes collègues souriantes et avenantes, elles m’ont déjà adoptée, je ne peux pas les décevoir, elles ont même accepté mon temps partiel. Et aussi, grâce à moi, Sandra va partir sereine en congé maternité. Moi aussi, je voudrais ça quand je serai enceinte. Ça va le faire…six mois c’est pas grand chose ! Je tiens bon, je souris et me concentre sur les chiffres. Ma collègue a l’air super sympa, vivement la pause déjeuner qu’on discute d’autre chose que de fichiers. Je me sens épuisée avant d’avoir même commencé et je me rassure : «c’est toujours comme ça, il faut un temps d’adaptation et puis, comme par hasard, j’ai mes règles juste quand je commence». Sois patiente, sûr que dans 2 semaines, tu seras comme un poisson dans l’eau. Au secours, je me noie ! Sauve qui peut ! J’ai pris mes jambes à mon cou ou plutôt mon courage à deux mains et j’ai lâché : «je ne vais pouvoir pas continuer». Comme si j’avais retrouvé la parole après des années de mutisme, tout a coulé. J’ai essayé de mettre de l’ordre entre la moquette, les dossiers, la promiscuité, la porte cassée, les tableurs, le micro-ondes dans la salle de pause, besoin de lumière naturelle, loin des ondes, pas assise toute la journée, salle de méditation ? J’aime plus les nombres ! Et là c’est un immense soulagement. Comment j’ai pu imaginer me couler à nouveau dans ce moule alors que j’ apprends à en déborder depuis des mois ? J’avais carrément oublié mon coming out de l’année dernière : conteuse et pas comptable ! Je veux rester avec vous juste pour les réunions ou les goûters, est-ce que je peux aller défendre les demandes de subventions en slamant ? Je suis soulagée d’avoir réagi si vite, il y a quelques années il m’avait fallu des semaines, des mois et même plus pendant lesquels je bouillonnais pour finalement exploser et jeter ma démission à la figure de mes collègues hallucinés. Je suis heureuse qu’en quelques jours, j’ai réussi à entendre la petite voix de mon cœur perdue sous les brouhahas de l’excitation, l’appréhension, la nouveauté et l’impatience. Certes mes collègues n’en sont pas moins ébahies, faut dire que j’avais l’air motivée. Je me suis tellement voilé la face qu’elles ne pouvaient pas deviner. J’étais sincèrement enthousiaste, j’y croyais. J’ai essayé de me persuader que les gênes s’atténueraient et que mon positivisme triompherait. Heureusement que ma copine lucidité a rappliqué pour me sauver ! Il a fallu réconforter ma Raison qui a voulu contrer la peur. Peur d’être marginale, peur de manquer d’argent, peur de décevoir des gens, peur d’être condamnée à errer dans le royaume des paumés. Mon joli p’tit cœur se hisse sur l’estrade pour prononcer les mots qui calment : tout ira bien. Le plus important est de me respecter, de m’accepter telle que je suis, de faire confiance à ma créativité et le reste suivra. Certaines expériences sont furtives, elles n’en sont pas moins profondément enrichissantes. Je remercie sincèrement cette équipe bienveillante et professionnelle qui m’a donné la chance de réaliser que mes aspirations ont changé. Maintenant que je le sais, je vais pouvoir inventer le métier qui me ressemblera et me comblera. Allez hop, au boulot !

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Joue contre joue

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A écouter

 

A lire

Lumière tamisée, des lampions scintillent, des jupes virevoltent. Je me sens comme une fée invitée à une fête dans la forêt magique. L’appréhension m’étreint en voyant tous ces couples enlacés en cadence. Je ne sais pas faire ça, je n’ai pas appris. Est-ce qu’ils voudront de moi dans leur ronde ? Je repense au documentaire Le grand bal que j’avais trouvé fascinant et effrayant car je m’étais sentie exclue de ce monde réservé à ceux qui savent lâcher prise, se laisser porter et s’accorder. Un premier homme m’invite et tout de suite je sens la peur de décevoir, l’envie de dire « je ne suis pas celle que tu crois ». Je me sens gauche dans ses bras, j’ai envie de lui plaire, d’être considérée comme une bonne partenaire de parquet. Il m’apprend, il compte les temps. Je me laisse porter en restant concentrée. Et puis, il y a les cercles, je me sens beaucoup moins jugée dans la foule. On me prend les mains tout naturellement, je me sens entraînée. J’observe les pas chorégraphiés et très vite je prends mon envol portée par l’énergie collective. Mon sourire reste accroché à mes oreilles pendant que mon corps s’élance. Je regarde tous ces gens, qu’est-ce qu’ ils sont beaux. La sueur coule dans mon dos et je me sens vivante ! Je réalise la chance que j’ai d’être en vie, d’être pleine d’énergie et d’être accompagnée dans ma gaieté. Je m’enivre des rires, des regards francs et charmants. Toute cette liesse me berce. Je trouve ça si touchant de se rencontrer en dansant, pas de conversations inutiles, c’est comme si on avait posé nos cerveaux au vestiaire pour laisser la place au langage corporel. Je me sens ballottée comme dans une tempête confortable, celle où on sent qu’il n’y aura pas de naufrage, ni de blessés. Je jubile de partager cette joie intense d’être là, juste ça, sans aucun objectif productif et quantifiable. On se croirait au bal masqué, derrière les barbes et les rides, je vois les gamins que nous étions. Comme dans la cour de récré, on se cherche, on crie, on se court après et on tape des pieds. Ici, tout semble autorisé. En l’espace de quelques heures, j’ai croisé tant de regards que j’ai l’impression d’avoir voyagé autour du monde et plus loin encore. J’ai serré des mains chaudes, des moites, des fermes, des timides et je suis touchée qu’une telle diversité puisse vibrer à l’unisson. C’est comme si nos cœurs s’accordaient pour amplifier les pulsations de la Terre. Sans hésitation, je me mêle à cet orchestre mouvant. Je n’ai plus peur de me tromper. Les mots de mazurka, gavotte, bourrée, valse glissent sur moi. Je m’intéresse surtout à ce qu’ils créent. Partout, c’est  l’amour que je vois briller. Tous ensemble, on ne fait qu’un. C’est déjà l’heure de la dernière danse et du chœur se détachent des duos. J’offre ma confiance à l’inconnu qui me prend la main. J’autorise mon corps à se rapprocher et à être entouré. Je lâche prise sur mes envies de tout contrôler, danseuse n’est pas nécessairement meneuse. J’accepte l’intimité et la lenteur quand il s’agit d’être à deux, je contacte ma douceur et tout mon être est à l’écoute de mon partenaire pour honorer l’œuvre des musiciens. Quand tout s’arrête, je me sens ivre sans avoir bu une goutte d’alcool, je suis shootée à l’euphorie. Alors je titube jusqu’à mon lit, les étoiles tournent, ma peau palpite…je m’endors en fredonnant « c’est beau la vie ».

Dites ouïe !

Vive la France !

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A écouter

 

A lire

J’ai envie de vous parler de Polo… On commence à bien se connaître tous les deux, ça fait des années qu’on se côtoie. Fidèle et réglo, je sais que je peux compter sur lui. Je sais aussi qu’il faut pas déconner, il t’explique les règles du jeu : chaque fin de mois, je dois pointer et j’ai juré de pas rester les bras croisés sur mon canapé. Il me permet même de partir en vacances, comme les autres Français, 30 jours par an je peux partir bronzer ! Des fois, je le sens s’éloigner comme s’il m’oubliait, je ne le prends pas mal, au contraire, je me dis qu’il a beaucoup de chats à caresser. Et puis même overbooké, chaque mois il pense à mon virement. J’ai saisi les règles du jeu : si je bosse, j’ai droit à un cadeau, c’est du troc en fait. Et puis il y a Cafrine aussi, c’est un peu comme une maman poule, elle me file des sous pour mon loyer et quand Polo a tout donné, elle prend le relais. J’ai failli oublier Séculine, une sacrée copine. C’est ma couverture de survie, dès que j’ai un pet de travers, que je sens l’angoisse poindre, elle arrive et prend tout en charge. Elle a des tas de pilules colorées brodées à l’intérieur de sa cape et si je me sens très très mal, elle m’amène dans des endroits où on s’occupe de moi et tout ça GRATOS…c’est dingue ! J’ai souvent entendu « tu vis pas au pays des Bisounours ! » et j’ai jamais bien compris parce qu’avec tous ces amis, qu’est-ce que je me sens bien câlinée ! Grâce à eux, j’ai le loisir de raconter ma vie, ma cousine peut faire grandir son bébé dans son ventre en toute sérénité, mes voisins dorment au chaud. Il paraît qu’il y a des pays où il faut se débrouiller : si t’as pas d’argent, t’es moins que le néant. J’y crois pas. Comment peut-on supporter une vie sans sa cure thermale annuelle subventionnée ? Y a même des gens qui décident de tout quitter : leur maison, leurs terres, leurs amis, leur famille, ils entassent leurs souvenirs dans une minuscule valise et parcourent des kilomètres pour venir chez nous. Franchement, chapeau ! C’est bien un signe que notre pays est formidable. On devrait se sentir flattés et les remercier tous ces migrants de tant aimer notre douce France. La semaine dernière, dans la rue, un homme m’a tendu la main, il voulait s’acheter un pain au chocolat pour son ptit déj. J’ai trouvé qu’il abusait… « une chocolatine ? Et pourquoi pas un Paris-Brest pendant qu’on y est ! ». J’ai toujours refusé de donner de l’argent aux mendiants en retenant ce que j’avais entendu dans mon enfance : « on sait jamais s’ils vont s’acheter de l’alcool ou de la drogue ». J’ai fait un rapide inventaire de mon sac et je lui ai proposé une galette de riz complet. J’ai été offusquée qu’il refuse puis j’ai passé mon chemin. J’ai parcouru quelques mètres, je me sentais agacée alors je suis revenue sur mes pas et je lui ai donné 1€ en lui disant que j’avais changé d’avis. C’est fou comme en l’espace de quelques secondes, je m’étais transformée en prout-ma-chère alors que 20 minutes plus tôt je faisais du stop au bord de la route. L’hôpital qui se fout de la charité ! J’avais eu le culot de mépriser cet homme parce qu’il avait eu l’honnêteté de formuler une demande précise. C’est pas parce qu’il est marginal qu’il doit se contenter d’un en-cas qui ressemble à du polystyrène… Avec les milliers d’euros que ma chère patrie m’a versée depuis des années, c’est le moins que je puisse faire. J’aurais envie de détourner la maladresse de Marie-Antoinette et de distribuer une bonne brioche sortant du four à tous ceux qui réclament un petit morceau de pain. Bref, je remercie cet homme qui m’a permis de me remettre en place. Tout circule. On me rend service et j’aide à mon tour. La vie est faite d’échanges. Des fois, je rencontre des gens qui disent qu’on vit dans un « pays d’ assistés » en parlant de l’Hexagone et ils refusent de côtoyer Polo, Cafrine et Séculine comme si c’étaient des galeux. Ils me toise depuis leur trône de l’Indépendance comme si c’était grâce à eux que je me fabrique une vie paisible. C’est juste que moi j’accepte les cadeaux quand il y en a. Si un jour il n’y a plus de cadeau, je n’irai pas bouder dans mon coin en braillant à la trahison, je m’adapterai et ça se passera très bien. J’entends déjà les « si tout le monde profitait, on serait mal barrés ! » et je leur rétorque « on ne sait pas, on n’a jamais essayé. Chiche ?! ». Certains ont peur d’une éventuelle punition divine s’ils croquent la pomme qu’on leur tend. Comme si on n’ avait pas le droit au bien-être. Ça me fait penser à ces parents qui minimisent leur amour pour leurs enfants pour que ces derniers s’habituent à « notre monde si cruel ». C’est justement en ouvrant nos cœurs, en lâchant prise sur nos peurs qu’on se sentira confiant et courageux. Je suis convaincue que si chaque Français consacre son énergie à accepter sa situation voire, si j’ose (!), à se réjouir, Séculine fera des économies et se concertera avec Polo et Cafrine pour mieux distribuer les cadeaux ! Comme ça, il y en aura pour tout le monde, plus de jaloux, et tous ensemble on criera « Vive la France ! ». Sans plus attendre, je prends conscience de la chance que j’ai d’être née dans ce beau pays riche et généreux et je rugis de plaisir !

A méditer !

Pouce

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A écouter

A lire

Certains clament : « le travail, c’est la santé ! ». Pourtant en France, le nombre d’arrêts maladie repart en forte hausse selon la Sécurité sociale. Je vois l’épuisement qui fait place à l’amertume chez certains de mes collègues. Le mal de dos, les blessures. Les clients ne soupçonnent pas tout ce qui se trame entre les rayons, comment les employés donnent pour satisfaire leurs besoins. Je m’étonnais que dans une petite entreprise où règne la bonne humeur, les arrêts maladie se succèdent comme si chacun prenait son ticket à la boucherie. Nulle épidémie pourtant, il y a une large palette de maux. Rares sont les invincibles et ils peuvent alors se gonfler de fierté : « moi, je tiens le coup ». Je croyais en faire partie et puis un jour est venu où j’ai du capituler à mon tour. En mettant les oranges en rayon, je réalise que j’ai plus de jus. Certains disent que c’est parce que de nos jours « les gens s’écoutent trop ». Moi je crois que je m’écoute trop…tard. J’avais pourtant adopté un rythme discipliné, comment j’ai pas vu la faiblesse se pointer ? Alors que j’encourageais mes collègues : « Il faut prendre soin de toi, rentre te reposer », je m’agace. Parce que j’avais pas compris le message plus tôt : « Ménage-toi Audrey ». Je la fais taire et j’accepte de glisser moi aussi, je m’estime heureuse que ce ne soit pas plus grave. Je sais que le repos sera mon meilleur remède. Arrêter de piétiner à longueur de journée, de porter des cartons. Et puis aussi enlever mon masque. C’est peut-être le carton le plus lourd, finalement. Ne pas forcer le sourire ou l’amabilité alors qu’à l’intérieur je me sens lourde comme une pierre. J’ai parfois l’impression en passant la porte « privée » que mon corps se détend, je peux me gratter le nez et courber le dos comme si je passais enfin en coulisse. C’est dommage qu’il faille aller se cacher pour accéder à ça, pouvoir être vraiment soi. C’est comme si en enfilant mon bleu de travail, je mettais un masque de comedia dell’arte, celui qui sourit. J’aime monter sur les planches donc ça me va, sauf qu’il y a généralement une fin où les gens applaudissent, où c’est convenu que c’était pour de faux, où on peut redevenir soi-même. Dans un café du coin, j’ai remarqué une serveuse qui fait toujours la gueule. Elle me fait penser à la serveuse automate de Starmania. Je l’ai montré du doigt en la jugeant : « quand même elle pourrait faire un effort, c’est pas vendeur ». Aujourd’hui, je l’admire car elle a l’air d’être elle-même. Et puis, elle n’a pas perdu son poste pour autant. Les clients continuent à venir, peut-être qu’ils la jugent aussi mais au fond peut-être qu’on critique ce qu’on ne s’autorise pas ? J’ai un rêve. Celui d’un monde où on pourrait être soi-même, ne pas renier ses tracas, ses angoisses parce qu’on doit faire bonne figure. J’entends déjà les détracteurs : « si tout le monde se lâche, c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres ! Le business en pâtirait ». Moi je pense qu’au contraire, le monde s’en porterait mieux. Il est temps de se rappeler que l’être humain ressent des émotions et que les brider le mène à des arrêts, des burn-out, ça crée un fossé entre ceux qui relâchent la pression et ceux qui tiennent coûte que coûte. Les fiables vs les faibles. Est-ce que ce serait si choquant de voir un caissier pleurer ou une banquière taper du poing sur la table ? Pourquoi seuls les enfants ont le droit de se rouler par terre ? Et encore, très vite on les redresse car ça fait tâche. Est-ce qu’on pourrait arrêter de faire semblant pour mieux respirer ? Alors c’est sûr, comme ça fait trèèèèèèèèèès longtemps qu’on retient, ça pourrait faire beaucoup de bruit d’un coup. J’imagine qu’il faudrait organiser la tombée des masques. Est-ce que ce serait si farfelu que la Sécu, au lieu de se plaindre de son déficit, aide les entreprises à faire de la prévention ? Qu’ils y aient masseurs, ergothérapeutes et sophrologues au lieu de l’annuelle visite médicale protocolaire ? Moi, si j’étais PDG, je mettrais un punching ball dans la salle de pause, je diffuserais des sketches dans les wc pour que les employés aient le loisir de s’égosiller, je rallongerais les temps de pauses et je proposerais des ateliers de relaxation. Pourquoi tout ce qui nous apporte du bien-être doit se faire en dehors du travail alors qu’on y passe la majeure partie de notre temps et qu’en sortant on a souvent juste envie de se coucher ? Je suis épatée que ce ne soit pas mieux étudié. Les fommes d’affaires ont tout à y gagner car si leurs salariés sont heureux, sûr qu’ils ramèneront plus de sous. Si j’étais présidente, je recyclerais des cabines téléphoniques en zones à pleurer, comme ça en pleine rue pour lâcher un chagrin qui nous étreint. Du fond de mon lit de convalescente, j’aime à rêver à une société libérée et bienveillante. Aujourd’hui, en n’allant pas travailler, je bouscule un équilibre, j’impose à mes collègues et employeur une réorganisation et j’imagine leur déception : « elle aussi, elle s’y met ? C’est pas le moment franchement. ». Je ravale mon orgueil en acceptant que personne n’est irremplaçable et je prend le risque d’être dépréciée. Et je fais taire la petite voix que je connais si bien et qui s’insurge : « Tu vas pas t’arrêter juste pour ça quand même ? Tu peux bien y aller chochotte ! ». Aujourd’hui, je dis « Pouce ! ». J’ai le droit à une pause et je me sens déjà mieux parce que j’ai osé affirmer qui je suis. Merci mon corps de me rappeler que j’ai des limites et qu’il faut prendre soin de moi. Je me prépare un bon grog et je me glisse sous la couette. Demain, je retournerai sauver le monde…ou pas.

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Dans ta Benz Benz Benz

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A écouter

A lire

J’avais rarement osé peut-être trop influencée par les discours catastrophistes genre « t’es dingue, tu peux tomber sur un taré ! » et aujourd’hui, j’envoie valser les préjugés. Même pas peur. Je me poste au bord de la route et je tends le pouce. C’est drôle comme brandir un doigt peut être compris de tous sans parler la même langue alors qu’on a parfois beaucoup de mal à communiquer avec des mots. Ça me conforte dans l’idée d’apprendre la langue des signes. Pas besoin de gesticuler, de me mettre en travers de la route, de me transformer en femme-sandwich, je trouve ça même classe comme geste, discret et efficace. Devant le défilé des voitures, je m’imagine dans l’arène graciant de beaux gladiateurs ! Mais revenons en 2019, sur le bitume. Le stop, c’est un excellent moyen pour apprendre à demander et surtout à accepter le refus. Il y a quelques mois, j’aurais très mal pris le fait que toutes ces voitures ne s’arrêtent pas pour moi. Je leur en aurais voulu, les traitant de cons, d’individualistes, j’aurais pu m’en vouloir aussi « qu’est-ce que je fous là ? Franchement la honte d’être sur le bord de la route comme une clocharde ! ». Aujourd’hui, droite dans mes chaussures de rando, je souris à tous ces gens qui passent. J’ai envie de prendre le temps, je fais confiance à l’imprévu. Même si la pluie commence à tomber, je sais que quelqu’un va s’arrêter. En attendant, j’observe le ballet des automobilistes et je m’amuse de leurs réactions. Certains haussent les épaules avec un sourire en coin comme pour s’excuser de ne pas accepter, d’autres regardent droit devant comme si je les menaçais, c’est comme s’ils avaient peur de mon pouce tendu alors qu’ils en balancent à longueur de journée sur Facebook. C’est comme si les félicitais d’ailleurs. D’autres agitent les bras pour me montrer qu’ils rentrent chez eux à 200 m, certains ont l’air sincèrement désolés en me désignant la voiture pleine. En quelques secondes, on crée déjà une relation et ça me plaît. Je ne leur en veux pas de continuer leur chemin sans moi, ça m’apprend la patience et la foi. Je m’imagine bien installée dans une voiture pour provoquer ma chance. Ça me plaît de me dire que ma demande muette est aussi une invitation, une invitation à se questionner « est-ce que j’ai envie de faire monter cette inconnue dans ma voiture ? », une invitation à prendre du recul sur ses peurs et ses principes « je ne suis pas l’arche de Noé, elle peut pas s’acheter une voiture, encore une assistée !». Une invitation à se montrer généreux, à partager la solitude d’un trajet, à se raconter. C’est ça qui me plaît, le stop c’est un échange. Quand j’attends longtemps, je commence à me questionner « est-ce que mon sourire a l’air forcé ? J’aurai du m’attacher les cheveux pour paraître moins bohème ! Est-ce que j’aurais du partir à une heure plus propice aux passages ? ». Et puis justement, quand mon mental sceptique et angoissé se met à ruminer, une voiture met son clignotant. Je saisis mon sac à dos et m’élance vers la vitre ouverte côté passager. J’annonce ma destination et me réjouis qu’on s’y rende aussi. C’est un pur plaisir de me glisser dans l’habitacle. Ils n’hésitent pas à déplacer leurs affaires pour me laisser m’asseoir : un tas de dossiers pour la réunion, les provisions fraîchement achetées, certains osent même éloigner leur précieux sac à main sur le siège arrière. Une fois, j’ai même pris la place du levain d’un boulanger qui partait pétrir son pain, j’étais honorée de voyager dans le même espace que cette préparation magique ! J’ai l’impression de savourer encore plus ce confort qui m’est offert gracieusement. Parfois, les gens s’excusent du bazar dans leur voiture, du chien qui me renifle ou de la fumée de cigarette et je suis pleine de gratitude. Je suis touchée qu’ils m’ouvrent la portière de leur intimité même pour quelques minutes. Parce qu’une voiture, c’est un espace particulier, confiné. Il n’y a pas de meuble entre nous, seul un petit frein à main délimite nos territoires respectifs, on se toucherait presque. En m’acceptant dans leur voiture spontanément, tous ces gens m’autorisent à découvrir leur univers : les papiers de bonbons froissés dans le cendrier, des gris gris qui pendent au rétroviseur. C’est fascinant de rencontrer des gens si différents, un jour avec un paysan, une chanteuse lyrique, une communauté internationale de hippies, un couple de hollandais fortunés, un tatoué au grand cœur, des quinquagénaire rangés, un chasseur. Je me sens toute petite dans une berline neuve qui sent le cuir, je suis bringuebalée dans une 4L, j’apprécie l’espace d’un camping car. Ce choix de déplacement m’ouvrent les portes d’univers que je n’aurais pas fréquentés, ça m’apprend à dépasser les clichés. J’aime accéder à un bout de quotidien de toutes ces personnes, je suis surprise que la plupart se livre, peut-être que le fait de regarder dans la même direction aide mieux à se dévoiler ou alors c’est le caractère éphémère de notre rencontre qui désinhibe. Certains sont nostalgiques car ils ont aussi voyagé en stop à une époque, d’autres n’ont jamais osé mais ils « prennent régulièrement », d’autres se sont arrêtés sans savoir pourquoi. Je les écoute me parler de leurs passions, de leur amour pour la région, de l’histoire des paysages que l’on traversent. Ensemble, on est en mouvement et pourtant le temps se suspend. Beaucoup font des détours pour me rapprocher de ma ligne d’arrivée. Je reprends confiance en l’humanité : oui il y a de la solidarité, oui on peut encore se rencontrer en toute simplicité. J’arrive à destination et malgré l’envie de prolonger cet instant privilégié, il est temps de se quitter. Je les salue chaleureusement et je descends de la voiture sans regret, je sais que d’autres rencontres m’attendent au prochain carrefour…

Merci à Michèle, Guillaume, Yves, Eric, Michel, Sylvie, Claude, Sophie et Jean-François, Frank, Marc et Christophe, Marcel, Paulette, Tony, Vanessa, Marylou, Wilfried, Romain, Bouchar, Pierre et tous les autres qui ont accepté de m’ouvrir la portière de leur intimité et m’ont aidée à voyager.

 Merci aussi à tous ceux qui continuent à tendre le pouce et à ceux qui acceptent de lever le pied !