Ondes sensibles

Quand l’amer monte

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A écouter

 

A lire

Dans ma famille, il me semblait que la colère était absente. J’ai rarement vu ou entendu mes parents ou grands-parents hausser le ton. Il y a bien des bouderies, des mots mesquins et pas de bruit. Quand j’ai habité avec mon ex mari, j’étais outrée. Il pestait régulièrement et à voix haute (même si c’était du finnois, je comprenais que c’était pas des mots suaves!). Je me sentais tout de suite concernée alors qu’il rageait d’avoir écrasé son pouce avec le marteau ou d’avoir perdu une minuscule vis indispensable. Il m’a fallu des années pour comprendre que c’était pas contre moi et puis, surtout, que ça le libérait. Très vite, il pouvait redevenir enjoué. J’étais à la fois perplexe et envieuse. Je comprenais que pour lui, il suffisait de cracher son venin pour continuer son chemin serein. Alors que pour moi, la moindre contrariété restait coincée entre mes dents serrées. Comme je refusais la permission de sortie à ma colère, elle faisait le mur par divers moyens : des boutons blancs au creux du nez, des brûlures d’estomacs, des migraines carabinées. Pendant des années, je ne me considérais pas en colère puisque rien ne sortait. Peut-être vexée oui. Énervée ? Noooooooooon ! Surtout pas quand on me disait « t’énerve pas ». Je copiais mes proches : les frustrations, les sentiments d’injustice, les douleurs, je les gardais bien au chaud dans mon ptit ventre. Je lâchais quand même quelques larmes et je pensais que ça suffirait. Je claquais ma porte de chambre aussi ! Je me faisais engueulée, c’était pire car la culpabilité l’emportait. A l’époque, c’était pas beau la colère. Bouh ! Valait mieux la cadrer celle-ci au risque d’être qualifiée d’hystérique. C’est peut-être pour ça que je me sens choquée quand j’entends les gens crier ou s’insulter. Aujourd’hui, c’est presque l’inverse, comme s’il fallait se rattraper. On nous exhorte à l’exprimer haut et fort. C’est peut-être pour ça que ma voisine hurle sur sa fille ou que les gens s’insultent sur les forums. Ils se lâchent enfin ! Et puis c’est comme s’il fallait forcément la jeter sur quelqu’un. Un genre de squash émotionnel. Il paraît qu’il y a même des sociétés qui proposent d’aller casser de la vaisselle pour se libérer. Alors j’ai essayé aussi, pas de casser des assiettes (je suis écolo !), mais de la sortir celle que j’ai couvée. Au début, c’était risible, je m’entraînais dans la voiture à m’égosiller et j’avais la voix cassée. Faut dire que c’était pas très spontané : « allez à trois, tu es très très énervée » ! Elle n’osait pas se risquer à l’extérieur. Parfois, j’écris ou plutôt je griffonne rageusement ma hargne. Quand ça ne suffit pas, je m’apprête à envoyer cette accusation à la personne concernée pour qu’elle comprenne bien que * !!!&¤** ! Et puis, je souffle et me raisonne : ce sera sûrement plus fructueux que ça se règle entre moi et moi. Je mets en scène un dialogue fictif, en m’exprimant à voix haute, certes ça sonne mélo mais ça reste pas bloqué sur le papier ou dans ma gorge. J’ai pensé que la méditation m’aiderait à la canaliser puis j’ai compris que cette émotion-là, j’ai besoin de la sortir du corps, pas de lui dire «sois gentille, c’est bien respire ». Je sens qu’elle a besoin de prendre de l’ampleur alors je la danse. Sur des rythmes africains, je tape des pieds. J’envie les enfants qui ont encore le droit de l’exprimer spontanément en public. Moi, c’est en huis clos que je la laisse s’échapper comme si elle était trop laide pour être montrée. Je lâche la bride dans la nature aussi, comme si elle, elle pouvait recevoir ce trop-plein d’émotions sans me juger. Ça me fait du bien parce qu’en hurlant au vent, j’ai l’impression qu’il rit, qu’il me félicite plutôt que de me rabrouer («Chut ! ça se fait pas »). En vrai, ça se fait, tout est bon à exprimer tant qu’on ne cherche pas à blesser. Ces derniers temps, souvent, j’ai senti une amertume nauséeuse remonter. La musique des voisins bat son plein malgré mes tentatives cordiales de dialoguer. Je pars me balader, me gorger d’air frais. Je reviens et glisse sur une couche sale au milieu de la cour. Je respire, prends ma plume et rédige un mot plein de couleurs que je vais placarder pour mendier un peu de civilité. Quelques jours après, les pneus de mon vélo sont crevés. Je danse ma rage pour me libérer. Je me sens mieux et peux aller me coucher quand une dispute éclate au rez-de-chaussée. J’enfonce des bouchons loin dans mes oreilles, j’inspire, j’expire, j’imagine une bulle de protection autour de moi, je me concentre sur les battements de mon cœur plein d’amour et de compassion. Une porte claque / éclate ma bulle / réveille ma rage / j’appelle au secours…les gendarmes. Je me sens honteuse, je ne voulais pas en arriver là, je ne sais plus quoi faire, moi simple locataire. Ils vont passer. Je ne me sens pas soulagée, une peur s’est réveillée celle alimentée par la télé et par mes proches inquiets : «Méfie-toi des tarés », « On est sous le choc, il avait l’air si gentil et quand on a entendu qu’il a trucidé sa famille… ». Oui ma petite peur mais que faire ? Communiquer, j’ai essayé. La fermer et subir en silence ? C’est pas mon genre. Alors…partir ? Fuir. Je laisse cette idée de côté et re saisis mon optimisme « ça va se calmer, je suis quand même bien ici ». Six jours après, mon banc dans le jardin renversé, des mégots dans l’escalier, la télé qui vibre dans mon plancher. J’arrête les frais. J’envoie mon préavis. La petite Kelly de trois ans doit supporter sa maman qui lui crie «Dégage ! » alors qu’elle réclame juste un câlin. Je pars aussi pour elle et je lui souhaite de réussir à sortir sa colère très vite et souvent pour  garder sa santé. Merci chers voisins, grâce à vous, j’ai compris qu’il est important pour moi de vivre dans le calme et le respect. Grâce à vous, j’ai des histoires à raconter. Je m’en vais trouver une maison où je me sentirai en sécurité. Home sweet home… Et puis, si l’amer monte de nouveau, je m’achèterai un arbre à chats pour humains, j’y ferai mes griffes sans déranger mes voisins !

Dites ouïe !

Correspondance à Destination Indéterminée

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Billet réalisé pour l’émission Du Piment Dans Le Citron de Radio Campus Rouen (émission complète à écouter ici)

 

A écouter

 

A lire

J’ai 5 ans et je rêve de devenir chanteuse et danseuse. J’ai 11 ans et je me vois en reporter. J’ai 16 ans et je décide que je serai globe-trotteuse ou plus précisément testeuse pour le guide du routard. J’ai 23 ans et je deviens chargée d’administration…pour des compagnies de spectacle tout de même. La scène et le voyage restent près de moi. Après quelques années, je me sens essoufflée alors que c’est même pas moi qui ait dansé. Alors je pars en voyage, le guide du routard en poche. Après quelques années, je me sens déboussolée alors je rentre. J’ai 29 ans, qu’est-ce que je fais ? Il est grand temps de se poser dit la société. Et pourtant, autour de moi ça bouge. J’entends parler de démission, congé sabbatique… Ceux qui, il y a 7 ans, me disait « c’est fou ce que tu fais ! » osent à leur tour.  Je me sens soulagée que ce que ce sentiment de perdition soit partagé. On en parle même à la radio et dans les magazines. Qui suis-je ? devient le tube de l’été. Dans quel état j’erre ? le film oscarisé. Et puis, je sens que la société a évolué. On nous propose des séminaires de réorientation et bilan de compétences. Des cinquantenaires se retrouvent en stage d’immersion comme en troisième. Marie-Chantal passe de clerc de notaire à styliste ongulaire, Thomas s’en va de la bourse pour la bouse en devenant éleveur de vaches. Javier, à 47 ans, décide de prendre sa retraite. Certains ont besoin de partir loin pour se retrouver, ils vendent tout sauf leur vélo qu’ils enfourchent pour un tour du monde. D’autres ont plutôt besoin d’immobilité, ils réintègrent le foyer parental et se font choyer en attendant de se réaliser. Tout semble possible. Et puis, d’autres choses ont évolué : Stéphanie et Jérémy se sont mariés, depuis que Mme Senlis est veuve, elle est constamment à l’étranger, Paul et Nathan ont divorcé, Milo est né, Annabelle est devenue Roger. Mes voisins ne mangent plus de viande, la boulangère s’est mise au taï chi et mon grand-père apprend l’italien. Moi, en exploratrice, j’essaie tout :  l’expatriation, le mariage, le sans gluten, l’introspection, le nomadisme, je pense donc je suis, le tout cru, le divorce, le stage « que faire de ma vie », le polyamour, je m’aime donc je suis, l’occupation mentale, le Feng Shui, les jeux de société, je jouis donc je suis, la guidance astrologique, l’improvisation théâtrale, la sobriété sentimentale, la cohérence cardiaque…c’est que je suis un vaste sujet. J’ai 34 ans et déjà mille et une vies derrière moi.  Je comprends que la personne que je suis a été façonnée, éduquée, influencée par le monde extérieur pendant des décennies. J’apprends la patience et j’avance petit à petit vers Moi. Je suis désormais attentive à ma voix intérieure. Je fais tomber les masques un à un et je les regarde se briser avec nostalgie. J’ai parfois l’impression que je perds l’équilibre comme si ces facettes de ma personnalité étaient des béquilles. Alors je me repose, je me berce. Tel l’arbre que j’aperçois de ma fenêtre, je perds mes feuilles, je me dénude, certaines branches sont à tailler, seul le tronc solide subsiste. Je me sens amputée, j’ai froid et pourtant je sens la sève douce comme le miel qui remonte de mes racines et me promet que la vie continue à s’écouler, de nouvelles branches vont pousser, de beaux fruits vont briller. Bientôt, je saurai quoi faire de ce corps et de ces pensées pour être en accord avec qui je suis pour de vrai. Patience, j’avance doucement vers l’hiver, j’accepte ma mort symbolique car je sais que le printemps viendra me réveiller avec des tas de nouvelles idées et une connaissance de moi plus affinée. J’accepte de changer, de me métamorphoser comme la nature le fait chaque année. La constance des saisons me conforte dans l’idée que tout est justifié. J’arrête de tirer sur le brin d’herbe pour le faire pousser, humblement je l’observe, je l’encourage, je lui fais confiance car il sait comment s’élever. Je prends exemple sur la lune qui croît et décroît en toute simplicité.  J’accepte de ne pas tout savoir, de ne pas tout décider.  J’accepte aussi de ne pas rentrer dans les cases prédéfinies, de ne pas savoir quoi répondre à la question 26. Je suis unique et complexe alors je m’étudie pour pouvoir mieux entrer en relation avec les autres êtres et trouver ma place au sein de ce monde qui nous entoure. Sans précipitation, sans pression, j’accepte le changement. Je m’en remets à la Vie qui me montre le chemin. Tout est bien.

Ondes sensibles

Le nombril du monde

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A écouter

 

A lire

Quand j’avais 14 ans et demi, je voulais un piercing au nombril. Des copines du collège en avait et je trouvais ça trop cool. J’aimais porter des tee-shirts courts et avec un bijou en plus, je serais admirée. Ma mère m’a dit : « ok quand tu auras 16 ans ». Pour être sûre, j’ai rédigé un papier Je, soussignée, I. Beauvais, accepte qu’Audrey se fasse percer le nombril le 07 octobre 2001 et ma mère l’a signé en ricanant. Elle devait se douter qu’un an et demi plus tard, cette lubie m’aurait passé ! Le ventre a toujours été au centre de mes préoccupations car souvent douloureux. A 10 ans, je passais ma première échographie pour vérifier ce qui me rongeait. Rien trouvé. Un ptit spasfon et ça repart ! Pourtant, il y avait des matins où je me tordais dans mon lit. Quand j’y repense, c’était sûrement l’envie de rester à la maison plutôt que d’aller à l’école qui manifestait dans mon bidon. On m’a même emmenée voir un pédopsychiatre car « quand même ça doit être psychologique ce mal ». Rien trouvé. J’ai continué des années à mal digérer. Un sachet de smecta et ça ira mieux. Un été, j’ai même été privée de fruits frais, quelle angoisse. Je me suis habituée à la gêne stomacale, parfois ça m’arrangeait : « j’évite les choux de Bruxelles, j’ai les intestins fragiles ». D’ailleurs, « c’est d’ famille ». Ouf me voilà rassurée, si je suis comme tout le monde, tout va bien ! J’ai beaucoup entendu parlé de constipation, aérophagie, hémorroïdes et coloscopie. Le pet a toujours été assumé. Les affaires du ventre n’ont jamais été tabou. J’ai même appris que l’expression « ça va ? » que nous, Français, utilisons à profusion, vient du Moyen-Age et signifie « est-ce que vous êtes allés à la selle ? ». Je trouve ça génial. C’est tellement vrai que je me sens bien mieux quand j’ai évacué le trop plein. Si mon rituel matinal est bousculé, la journée s’annonce bancale ! Dès le plus jeune âge, le caca est célébré quand il faut passer par le pot qui trône au centre de la pièce et qu’on y est encouragé par tous les membres de la famille. Ça aussi ça fait très moyenâgeux, genre le lever du roi avec toute la cour ! J’ai bien conscience de mon ventre depuis toujours. Et pourtant, c’est comme s’il avait été extérieur à moi, comme si je le portais en sac à main. Il m’a fait honte parfois, je me souviens de ce spectacle qu’il a troublé par ses gargouillis insolents. Quand la puberté s’est pointé, j’ai commencé à fantasmer d’être enceinte. Comme si avec ce ventre tendu vers l’avant, j’allais enfin être le centre de l’attention. Les ventres ronds me fascinent toujours autant, j’aime les voir et les toucher quand on m’y invite. Aujourd’hui, je comprends cette adoration. Je sous-estimais cette partie de mon corps et s’il pouvait devenir proéminent, je me ferais remarquer, envier et donc j’allais enfin exister. C’était comme s’il n’y avait que les femmes enceintes qui pouvaient se toucher le ventre, pour les nullipares ça faisait bizarre. J’avais presque hâte d’avoir des vergetures pour avoir le luxe de le masser. C’est peut-être aussi pour ça que certains hommes cultivent leur bedaine. Et pourtant, maintenant que je m’y intéresse, il y a beaucoup de vie sous ce ventre plat. J’apprends petit à petit à écouter ce qui se trame dans mes entrailles. Maintenant, je m’autorise à tâter ce fameux intestin et à faire connaissance avec lui. Je sens des nœuds que j’essaie de défaire avec tendresse. Au lieu de le ranger dans la case côlon irritable, je lui demande ce qui le chagrine. Qu’est-ce que ça signifie ces brûlures et reflux ? Parfois, je prends un moment pour remercier tous ces merveilleux organes qui font un boulot épatant. Je m’étonne de ne pas y avoir songé pendant toutes ces années alors que c’était déjà là au creux de moi. Comme si tout était dû, c’est souvent quand ça se dérègle qu’on prend la peine de regarder. Je suis ravie de découvrir que ce ventre peut générer des sensations agréables. Il suffit que j’y pose la main pour me sentir mieux, parfois j’aime imaginer que c’est un gros soleil qui irradie dans toutes les cellules de mon corps. Je me concentre sur ma respiration qui le fait se gonfler puis se vider. Quelque chose que je savais parfaitement faire étant bébé. Dis, c’est à quel moment que j’ai oublié ? Cet endroit est mon centre, bien lové dans ce nid mon énergie de vie ronronne et j’ai envie de lui faire honneur. Je le pare d’une robe ample plutôt que d’un jean serré. Entre l’apéro et le dijo, je me rappelle qu’il est là et que j’ai envie de le respecter. Alors, je lui mâche le travail, j’inspire et j’expire entre chaque mets. Je l’emmène en balade après l’avoir chargé au lieu de pincer mes bourrelets. S’il se met à gonfler juste avant un rendez-vous galant, je ne le réprimande plus indignement. Parfois, il m’arrive de le gaver comme pour le combler alors je lui explique que j’en ai besoin, ce n’est pas contre lui, c’est plus fort que moi. Je lui promets que je vais chercher d’où me vient cette avidité pour en prendre bien soin. Quand je danse seule dans ma chambre, c’est lui mon partenaire, le plus fidèle et le plus intime. Sûr que c’est un magnifique pays si les papillons aiment s’y retrouver !

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Orage, ô désespoir !

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Quand j’étais ado, je détestais le mois de novembre. Faut dire que beaucoup de choses me révoltaient à cette époque. Octobre ça passait car c’est le mois de mon anniversaire, y avait les fêtes, les cadeaux et les vacances. Décembre, ça sentait les clémentines, Noël et les vacances. Novembre, par contre, c’était long, froid, gris et moche. Et encore, je pouvais m’estimer heureuse qu’il y ait des jours fériés. Pour moi, chaque jour était le même : pluvieux, sombre, déprimant. Je partais à l’aube au collège et rentrais à la nuit. Et le week-end, je m’enfermais dans ma chambre sans ouvrir les volets. Ma mère m’appâtait pour aller ramasser des champignons dans la forêt au-dessus de chez nous et j’acceptais en grognant quand elle proposait une contrepartie intéressante. En fait, toute l’année, j’étais sensible à la météo, en gros quand il ne faisait pas beau, tout était foutu. C’était normal, tout le monde se plaignait quand il pleuvait. Je me dis aujourd’hui qu’être le soleil ça doit pas être de tout repos. Les gens attendent tellement de lui. S’il a l’audace de ne pas se pointer, tout le monde râle. S’il donne des coups de soleil, on l’accuse. S’il est là trop souvent, on ne le voit même plus. Je trouve ça fascinant comme les gens vivent en fonction de la météo, comme si le climat définissait leur état. Ou plutôt comme s’il y avait une communauté occulte qui régissait leur vie par la pluie et le beau temps : les fameux « ils ». Ils ont dit que ça allait pas durer. Ils ont annoncé une tempête. Ils prévoient une canicule. Ils ont l’air sacrément influents parce que des milliers de gens s’habillent, organisent, se réjouissent ou se lamentent en fonction de ce qu’ils ont décidé. Moi qui croyais qu’on vivait dans un pays où règne la liberté de penser et de faire… En plus, on nous dit qu’on peut pas prévoir l’avenir alors que certains ont le culot de définir demain. Comment on faisait à l’époque où Evelyne Dhéliat n’existait pas ? Sûrement, qu’ils se les gelaient parce qu’ils mettaient un tee-shirt au mois de janvier. Ou peut-être qu’ils observaient…le matin, ils sortaient le bout de leur nez pour jauger. C’est sûr que de nos jours, on veut pas se risquer, il suffit de cliquer bien au chaud dans notre canapé pour savoir de quoi demain sera fait. Ceci dit, heureusement que la météorologie a été inventée pour agrémenter les discussions des Français. Elles sauvent les gens de situations catastrophiques. Les intempéries sont leurs alliées quand ils refoulent leurs ressentis. Ouf, pas besoin de parler de moi, y a eu une inondation à Trifouillis-les-Oies. Aujourd’hui, je suis allée me balader, un dimanche dans le brouillard de novembre, il y a 20 ans j’aurais mieux aimé aller en prison. L’avantage c’est que je suis seule. J’aime marcher dans les feuilles mortes imbibées. L’air frais me chatouille les narines. Par endroit, la boue s’agrippe à mes chaussures comme pour me demander de ralentir. Des oiseaux piaillent, est-ce qu’ils partiront en Afrique bientôt ? Les feuilles encore tenaces au sommet du bouleau bruissent et me susurrent des poèmes. J’aperçois mon arbre, non pas que je l’ai planté mais il est un peu comme un ami. Toujours au rendez-vous. Je l’approche timidement, c’est qu’il est impressionnant même dépourvu de ses glands. Je l’enlace tendrement, j’enfouis mon visage dans son écorce moussue et j’écoute ce qu’il a à me raconter. Il se met à bruiner et je me sens en sécurité. Je prends congé de mon compagnon végétal pour continuer à cheminer. Les gouttes jouent de la musique sur le bout de mon nez. Je me délecte de l’humidité car je sais qu’à tout moment, je peux décider de rentrer pour aller me réchauffer. Entre le canal et les marais, un ruisseau s’est formé, je m’arrête pour le regarder. Ça clapote, ça mousse, ça se précipite. On dit que la nature s’endort en hiver et je la trouve encore bien enjouée. La semaine dernière, j’étais devant la mer et elle n’avait pas l’air prête à hiberner. La brume s’est dissipée. Un bruit curieux me fait revenir sur mes pas, je vois des vaches alors j’imagine un veau juste né, ou serait-ce un oiseau ? J’approche sans pouvoir distinguer d’où il provient. C’est peut-être un ragondin, j’en vois souvent nager par ici. Je ne parviens pas à identifier son auteur et je ne cherche pas plus. Ce bruit c’est comme un appel, quelque chose qui vient me confier : « Tout est là, à portée de main, il suffit de contempler ». Le soleil perce les nuages et inonde mon visage de chaleur. « Merci » que je lui dis. C’est tellement délectable quand il arrive sur la pointe des pieds pour me surprendre, quand je ne l’espérais pas et qu’il me fait un clin d’œil. Tellement moins prévisible qu’un ciel d’été. Au fond, je sais qu’il est toujours là pour moi, le tout est d’accepter quand il a besoin de se cacher. Je poursuis mon chemin, définitivement réconciliée avec novembre.

Ondes sensibles

Ça

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A écouter

 

A lire

Quand j’étais gamine, parmi de nombreux surnoms, on m’a donné Bozo le clown parce que j’avais les cheveux crépus. Même si j’adorais me donner en spectacle, je le prenais plutôt mal. En plus, je détestais les clowns, j’en avais peur. Il y avait celui du roman de Stephen King qui agrippait les jambes des passants à travers les bouches de métro et puis toutes ces marionnettes désarticulées avec leurs visages de porcelaine qui me fixaient et me glaçaient le sang. Cher patron de McDonald´s, pourquoi avoir choisi un personnage si tendancieux pour attirer les petits enfants à toi ? Avoir le nez rouge, pour moi c’était carrément nul car j’avais souvent entendu des mères dire méchamment à leur fils « arrête de faire le clown » et parfois face à mes blagues, on me rétorque ironiquement « euh, t’as mangé un clown ?! ». Pourtant, j’ai décidé de faire un stage pour en devenir une. En cinq jours, j’ai réalisé qu’il y en avait toujours eu et que c’était vraiment bien de le réveiller. J’avais quelques a priori, je me demandais si j’allais porter des pantalons bouffants avec des chaussures péniches et devoir faire des galipettes avec la panoplie trompette et confettis. Je pense aussi aux clowns tristes ou déjantés comme le Joker et Beetlejuice. Bref, c’est avec beaucoup de curiosité et d’excitation que je me suis inscrite. Quand j’en ai parlé à certaines personnes, on m’a tout de suite parlé des clowns à l’hôpital comme potentielle poursuite. Moi j’y allais d’abord pour m’amuser et découvrir sans recherche de rentabilité. Ça a tout de suite été une révélation. Comme si je m’élançais du trapèze, je me suis sentie réceptionnée par des gens accueillants et vrais. On a fait jaillir l’enfant en nous et chacun avait sa place légitime. Aucun sarcasme ou moquerie, juste de l’admiration et de l’inspiration. C’était vraiment dingue de pouvoir se retrouver avec d’autres fêlés et de diffuser notre lumière, comme si nos failles nous servaient de projecteurs. Je me suis retrouvée avec des gens bien sous tous rapports : prof, informaticien, bibliothécaire, des personnes qui ont des responsabilités, des enfants et qui osent se travestir, se mettre à nu pour se faire du bien. On était guidé par une maîtresse délirante qui nous bien-veillait, pas de réprimandes, que des encouragements : « laisse pétiller les bulles de champagne dans ton corps », « paie toi ce luxe », le mot PLAISIR résonnait dans tout l’espace et servi à toutes les sauces. Tous les jours, on avait droit à plusieurs boums ! Quand on n’était pas en récré, c’était les vacances. Le plus important était de penser à RESPIRER et de se rappeler que « c’est pas grave » comme disent les enfants. Enfin une opportunité d’être complètement soi et de kiffer. J’avais vraiment sous estimé l’aspect thérapeutique d’une telle aventure, j’ai pleuré et ri comme jamais et parfois pour pas grand chose en apparence, juste parce que j’en avais besoin. J’ai pas essayé de décortiquer, j’ai laissé couler et je me suis baignée dans toutes ces émotions. La vie galopait en moi. J’ai joué à être conférencière scientifique, Liza Minnelli, rappeur du Bronx, petit rat de l’opéra, accro à Excel, guérisseuse chamanique et ma mère aussi. Je me suis même offert d’être interprète de Jan Fabre. Mon corps exultait. Enfin cet espace où je pouvais faire mon show sans être interrompue, sans avoir à quémander : « j’aimerais parler, j’aimerais parler, j’aimerais parler » ! J’ai senti une réelle écoute de mes pairs, personne n’a essayé de voler la vedette à l’autre. Tout ça parce qu’on avait droit d’être authentiquement nous. Au lieu de triturer nos blessures dans notre coin, on pouvait les exposer en chantant. Toutes les facettes de ma personnalité ont pu briller : Caliméro, la folle de Chaillot, Wonder Woman, Hitler, la Castafiore…ils étaient tous invités à la fête sans distinction, aucun n’a été blacklisté ! Et puis le plus important qui a pu s’exprimer c’est le ça en moi…cette chose difforme, cette boule monstrueuse qui bave, meugle, tressaute et vomit des insanités. Je l’ai autorisée à entrer dans la lumière et à s’exprimer devant des témoins. Malgré les artifices et le fard, j’ai montré ma nature brute et j’ai été soulagée que les spectateurs soient attendris plutôt que dégoûtés. Cette expérience a été jouissive car même si « c’était pour de faux », j’ai dévoilé qui je suis. J’ai pu orchestrer les retrouvailles de tous mes MOIs. J’aurais voulu être une artiste et vivre ça tous les jours ! J’avoue que le retour à la réalité est un peu abrupt, les conversations météorologiques et les complaintes du Français moyen contaminent presque mon enthousiasme débordant. Alors je ferme les yeux et je ressens les petites bulles de champagne qui circulent dans mon corps, je prends un gros sniff de poudre de perlimpinpin et je cours dans les bras de la vie en jubilant !

Car ça c’est vraiment moi
Ça se sent
Oui, ça c’est vraiment moi
Ça se sent, ça se sent
Ça se sent que c’est moiC’est rien d’autre que moi
Non rien d’autre que moi

Que moi
Non rien d’autre que moi

 

 

 

Dites ouïe !

Aïe confianceeeeeeee

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Billet réalisé pour l’émission Du Piment Dans Le Citron de Radio Campus Rouen :

 

Emission complète à écouter sur https://soundcloud.com/user-602790540/du-piment-dans-le-citron-05-11-19-hypnose

A méditer !

Trois p’tits jours et puis s’en va

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A écouter

A lire

J’ai replongé je l’avoue. Même si je fume pas, j’ai voulu tiré une taf. Une offre d’emploi bien tournée m’a fait de l’œil. Je me sentais tellement rassurée d’en connaître tout le vocabulaire, de pouvoir cocher « sait faire » à toutes les cases. J’ai vu ça comme un ticket pour la stabilité, genre la péniche qui reste amarrée. J’ai revisité mon passé et surligné mon curriculum vitae : malgré des aventures diverses et variées, c’est quasiment gagné. Mon ego bien gonflé, j’ai postulé. En écrivant la lettre de motivation, je me suis enflammée, faut dire qu’écrire ça me galvanise, même des listes de courses ! Je me suis convaincue que « compta », « budget » et « déclarations sociales » pouvaient être poétiques alors j’ai foncé. Et puis j’ai gagné…on m’a aimée et recrutée ! J’allais enfin avoir le cadre que je réclamais, savoir à quoi j’allais être occupée chaque semaine et ce pour les six prochains mois. Ouf ! Un salaire régulier, un comité d’entreprise, des tickets resto, des congés payés… Et puis un titre aussi, mon nom en bas des mails avec une fonction bien précise. J’allais enfin pouvoir répondre à la question : «tu fais quoi dans la vie ?» sans balbutier. Quand j’ai vu le bureau, j’ai commencé à déchanter, les néons et la moquette j’avais dit « plus jamais » ! La directrice et les collègues avaient l’air tellement sympas que j’ai abdiqué. Quelle joie de me sentir faire partie d’une équipe. On m’a même donné un téléphone portable et un ordinateur, rien que moi ! La business woman en moi a rugi. « Mais euh au fait, vous utilisez le wifi ? Parce que bon, en fait, moi et les ondes électro magnétiques on n’est vraiment pas copines. ». Pas de panique, je m’achèterai une pierre Shungite pour me protéger et le tour sera joué ! Et donc, il va falloir que je sois dans un bureau avec d’autres personnes ? Là coincée entre l’imprimante et l’écran de ma collègue. Respire…tu pourras mettre ton casque avec de la musique classique. C’est vrai, c’est peut-être même branché en 2019. J’ai les yeux qui brillent quand j’entends que tous les lundis matins, il y aura des réunions, j’adore ça parler en buvant du thé ! Et puis je serai amenée à me déplacer, trop cool pour la voyageuse que je suis, ça me rassure parce que la sédentarité me fait flipper. Bon ben voilà, je suis presque excitée. Il est temps de parler concret, j’entends urgences à traiter, retard accumulé, rendez-vous planifiés, budgets à créer, contrats à rédiger…et là, tout se brouille. Pourquoi je sens des pierres au fond de ma gorge ? Allez, t’inquiète pas, ça fait 3 ans que t’as pas fait ça mais ça va revenir vite, c’est comme le vélo ! Tiens, ça pédale dans ma tête « qu’est-ce que je fais là, qu’est-ce que je fais là ? ». Entre des sueurs froides, j’aperçois mes collègues souriantes et avenantes, elles m’ont déjà adoptée, je ne peux pas les décevoir, elles ont même accepté mon temps partiel. Et aussi, grâce à moi, Sandra va partir sereine en congé maternité. Moi aussi, je voudrais ça quand je serai enceinte. Ça va le faire…six mois c’est pas grand chose ! Je tiens bon, je souris et me concentre sur les chiffres. Ma collègue a l’air super sympa, vivement la pause déjeuner qu’on discute d’autre chose que de fichiers. Je me sens épuisée avant d’avoir même commencé et je me rassure : «c’est toujours comme ça, il faut un temps d’adaptation et puis, comme par hasard, j’ai mes règles juste quand je commence». Sois patiente, sûr que dans 2 semaines, tu seras comme un poisson dans l’eau. Au secours, je me noie ! Sauve qui peut ! J’ai pris mes jambes à mon cou ou plutôt mon courage à deux mains et j’ai lâché : «je ne vais pouvoir pas continuer». Comme si j’avais retrouvé la parole après des années de mutisme, tout a coulé. J’ai essayé de mettre de l’ordre entre la moquette, les dossiers, la promiscuité, la porte cassée, les tableurs, le micro-ondes dans la salle de pause, besoin de lumière naturelle, loin des ondes, pas assise toute la journée, salle de méditation ? J’aime plus les nombres ! Et là c’est un immense soulagement. Comment j’ai pu imaginer me couler à nouveau dans ce moule alors que j’ apprends à en déborder depuis des mois ? J’avais carrément oublié mon coming out de l’année dernière : conteuse et pas comptable ! Je veux rester avec vous juste pour les réunions ou les goûters, est-ce que je peux aller défendre les demandes de subventions en slamant ? Je suis soulagée d’avoir réagi si vite, il y a quelques années il m’avait fallu des semaines, des mois et même plus pendant lesquels je bouillonnais pour finalement exploser et jeter ma démission à la figure de mes collègues hallucinés. Je suis heureuse qu’en quelques jours, j’ai réussi à entendre la petite voix de mon cœur perdue sous les brouhahas de l’excitation, l’appréhension, la nouveauté et l’impatience. Certes mes collègues n’en sont pas moins ébahies, faut dire que j’avais l’air motivée. Je me suis tellement voilé la face qu’elles ne pouvaient pas deviner. J’étais sincèrement enthousiaste, j’y croyais. J’ai essayé de me persuader que les gênes s’atténueraient et que mon positivisme triompherait. Heureusement que ma copine lucidité a rappliqué pour me sauver ! Il a fallu réconforter ma Raison qui a voulu contrer la peur. Peur d’être marginale, peur de manquer d’argent, peur de décevoir des gens, peur d’être condamnée à errer dans le royaume des paumés. Mon joli p’tit cœur se hisse sur l’estrade pour prononcer les mots qui calment : tout ira bien. Le plus important est de me respecter, de m’accepter telle que je suis, de faire confiance à ma créativité et le reste suivra. Certaines expériences sont furtives, elles n’en sont pas moins profondément enrichissantes. Je remercie sincèrement cette équipe bienveillante et professionnelle qui m’a donné la chance de réaliser que mes aspirations ont changé. Maintenant que je le sais, je vais pouvoir inventer le métier qui me ressemblera et me comblera. Allez hop, au boulot !