Arbre à palabres

Dites ouïe !

Quand te reverrai-je pays merveilleux ?

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A écouter

A lire

C’est enfin les vacances. On charge la voiture de valises pleines de gants, grosses chaussettes, masques, pantalons rembourrés et mon père prend la route des sommets. Malgré les chants à tue-tête, les jeux de société ou la musique dans mon walkman, le trajet me paraît long. Après quelques heures, cela devient pénible de se partager le siège arrière à trois et quand enfin on attaque les lacets, un soulagement mêlé à une excitation montent en moi. J’ai hâte de découvrir le minuscule appartement qui nous servira de cocon jusqu’à samedi prochain. Les uns prennent possession des lieux sous la houlette de notre mère pendant que les autres s’empressent d’aller louer le matériel de ski guidé par notre père. Je choisis la première équipe et je prends plaisir à déballer nos affaires, à ranger les courses dans la kitchenette. Il faut s’organiser pour tenir à 5 dans 25m2. Les skis dormiront sur le balcon. Cette fois, un couloir me servira de chambre. La moquette et la déco à petits carreaux rouges me conviennent. Le matin, on a rendez-vous sur le front de neige avec des centaines d’autres enfants parés pour décrocher oursons, étoiles ou flocons. J’ai du mal à intégrer le chasse-neige, mes pieds sont entraînés par la pente et mes genoux refusent ce mouvement inconfortable. Je me sens godiche en voyant mon père maîtriser la godille. Heureusement que Roro, le moniteur, fait des blagues pour détendre l’atmosphère. Après des années de planté de bâton, je réclame des cours de snowboard. Sûrement parce qu’à 14 ans, le ski me paraît bien has been. Pourtant, je souffre beaucoup, je suis plus souvent assise au milieu des pistes que dévalant les pentes. Je les vois débouler les surfeurs en baggy et je rêve de m’élancer à leur poursuite, j’envie les championnes qui posent pour Roxy dans les magazines. Alors je persévère malgré mon cul gelé ! J’en veux malgré une certaine crispation sur le tire-fesses. Peut-être que le fait de me distinguer des membres de ma famille me motive. Je les nargue en descendant les escaliers avec souplesse quand eux ressemblent à des robots rouillés. Celui qui a inventé les chaussures de ski a fait une sacré blague. C’était peut-être pour obliger tous ces citadins stressés à ralentir le rythme. C’est ça que j’aime à la montagne, c’est comme comme au ralenti. Chaque matin, l’habillement est mûrement réfléchi : «maman, je mets des collants sous mon pantalon ?», « col roulé ou polaire ? ». J’ai l’impression de partir en expédition pour le pôle nord. Il faut penser aux gants, bonnet, masque, balisto pour le goûter, « t’as pris ton forfait ? »… Quand il fait grand beau, on prévoit le pique-nique sur les pistes ou on a le droit à un croque-monsieur/frites à la terrasse des Marmottes givrées. Certains jours, c’est de la « purée de pois », je pars à reculons au soleil levant, j’hésite à rester bouquiner au chaud et puis je me dis qu’il ne reste que deux jours alors je me motive à sortir. Le soir, je rentre trempée, fourbue, satisfaite tout de même d’avoir «amorti mon forfait» et je me requinque d’un bon chocolat chaud. C’est ça aussi que j’aime pendant les vacances au ski : le goûter. La chaleur de l’appartement me prend aux joues, je me déleste de mon équipement d’aventurière, chacun se serre autour de la petite table, l’odeur de chaussettes sales, la trace des lunettes, les courbatures ne nous arrêtent pas. Je trempe ma brioche dans le lait et cela a un goût différent du reste de l’année. Il est seulement 17h et je serais cap’ d’aller me coucher. C’est le moment de trouver un coin tranquille pour écrire mon journal ou écouter ma musique. Mon frère et ma sœur se chamaillent au pied de mon lit quand mon père, inépuisable, propose un tour dans le village. Je referme mon magazine mi agacée, mi amusée. J’accepte de remettre à plus tard les moments en solo et je les rejoins. Y a comme un parfum d’euphorie dans l’air. Même si je me sens épuisée et que j’ai envie d’être tranquille, je me laisse aller. C’est comme si l’air de la montagne était chargé de gaz hilarant, comme si chacun s’autorisait à délirer dans cet espace confiné. La dernière journée est particulière pour moi, je regrette que ce soit passé si vite. Je dévale les pentes en slow motion pour apprécier chaque seconde, je sens mon cœur jubiler d’être entraîné à toute vitesse dans ce blanc immaculé. On prend le télésiège de 16h45 et chacun s’offre la dernière piste. C’est ça aussi que j’aime au ski : être seule. Seule avec mes peurs de tomber, de me casser une jambe, être seule responsable de mon équilibre, de ma vitesse, de ma direction puis nous retrouver tous les 5 autour d’une raclette et partager nos sensations. C’est peut-être l’immensité qu’offre la montagne qui me fait supporter la promiscuité. Le jour, je vole librement et la nuit j’accepte de me lover contre mes proches. Demain, on redescendra de la montagne pour retrouver la vie normale, je serai probablement heureuse de retrouver ma chambre à moi et mon confort. En attendant, je savoure l’ivresse générale, le bruit de mes pas dans la neige et je m’estime chanceuse d’avoir des parents si généreux.

Ondes sensibles

La petite taupe

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A écouter

 

A lire

Cela fait un petit bout de temps que je n’ai pas écrit d’article. Je sais pourtant l’immense satisfaction que cela me procure, pourtant, l’étincelle créatrice se trouvait sous les décombres. J’avais pris la décision de déménager, il a fallu en assumer la responsabilité. Même si c’était pas le meilleur moment pour moi de trier, porter, emballer/déballer, il a fallu agir. Comme j’avançais à reculons pour changer de lieu de vie, c’est dans l’urgence que j’ai choisi un nouveau nid. La maison de mes rêves confortable, propre et chaleureuse n’était pas encore disponible. J’ai respiré ma frustration et accepté ce que la Vie me proposait. Je relativise et je me réjouis d’avoir surmonté cette étape et de tourner une nouvelle page. Je peux à présent tisser mon cocon et entrer en hibernation. Justement, le solstice d’hiver arrive avec sa nuit illimitée. C’est aussi le moment pour moi d’entrer dans mon hiver féminin puisque le sang menstruel s’écoule. Je sens l’automne me quitter et puis aussi toutes les autres saisons. Il neige à gros flocons dans mon giron. Dans la rue, j’entends Jingle Bells et je me dis qu’il y a quelque chose qui cloche. J’observe le sapin de Noël fièrement redressé et je me sens glisser vers le sol. Alors que je suis emmitouflée dans ma doudoune, je me sens dénudée. Même si je déguste une crêpe au caramel, je me sens décharnée. Est-ce que quelqu’un pourrait m’expliquer ? Y a-t-il encore un capitaine dans mon navire ? Pas de réponse. Alors je tombe. Je me roule entre les racines du chêne centenaire qui a perdu ses feuilles. Comme la Vilaine inonde les champs bretons, je noie la terre sous mes larmes. Mon fidèle Ego, tel le corbeau, se perche sur une branche et m’encourage à sa façon : « Regarde-toi petite morveuse, c’est désespérant de se laisser aller autant… Je t’ai vue beaucoup plus digne. ». Je rentre dans son jeu et pleure de plus belle, je bave, j’éructe. Atterré, il s’envole. Je suis seule à présent. Je vois bien de la lumière à proximité, mes proches s’affairent lampions à la main, paillettes aux tempes. Les flûtes de champagne, au garde-à-vous, prêtes à abreuver les joyeux assoiffés. Comme si j’étais responsable de charrier tous les cadeaux du monde, je me sens plombée. Alors je reste à terre, je laisse couler. Cette fois, c’est le renard qui se pointe et me souffle : « Et si tu ne pouvais plus te relever ? Qu’arrivera-t-il si tu te laisses trop aller ? ». Je choisis de l’ignorer et il passe son chemin. Je n’ai encore jamais vu personne être aspiré par la terre, je la sens sous mon corps, solide et rassurante litière alors je prolonge cet état d’immobilité. Je me sens infiniment petite recroquevillée dans la main du Monde alors je me laisse bercer. Le temps passe, quelques secondes ou une éternité, je me hisse sur mes frêles jambes comme l’enfant qui marche pour la première fois. Je me mets en route vers la lumière plus légère. Je me retourne et j’aperçois mes traces laissées sur la neige immaculée : des peaux de chagrin, des miasmes, du sang vicié, des regrets,des non-dits, des excréments de colère… Je les abandonne assurée. Je couvre mon corps de tissus moelleux, je régale ma gorge d’une boisson mielleuse, je croque des biscuits épicés et l’électricité circule dans mes merveilleux vaisseaux. Je m’étonne de cette panne de courant passagère et je me félicite de l’avoir traversée sans dommages. Mon sourire est encore timide, je sens que les muscles de mon visage doivent retrouver leur tonus pour tendre vers le haut. Déjà à l’intérieur, mes poumons retrouvent leur place et mon plexus solaire prend de l’ampleur. Maintenant que je me tiens debout, la chute et son atterrissage me paraissent moins impressionnants. Je me sens même grandie et des chatouilles sous les omoplates m’invitent à penser que des ailes sont en train de se déployer. Je n’ai plus peur d’une prochaine descente. Je m’élance sur le trampoline : Hope and down. Dépression vient du latin depresso qui signifie « enfoncement ». Longtemps, j’ai entendu à la météo ce terme sans trop m’inquiéter. Je ne ressentais pas la même chose quand il s’agissait de personnes. Entendre « ma tante fait une dépression » ou « mon collègue est dépressif » me faisait peur. Ce mot me paraissait puissamment destructeur comme une méchante sorcière. Je lui préférais déprime. Aujourd’hui encore, je sens bien qu’on le cache derrière des anglicismes comme blues ou burn-out, on l’évite en disant : « je suis très fatigué.e ». Moi, je décide de le prendre dans mes bras et de l’accepter tel qu’il est. Dans dépression, j’entends bien cet état de glissement de terrain, cette attirance irrémédiable vers le sol et je réalise que pour remonter la pente, j’ai besoin de m’enfoncer dans le tunnel. Je me rassure : je ne tomberai pas dans des abîmes, le fond parait peut-être inatteignable et pourtant il m’attend quelque part pour me réceptionner. Le tout est d’accepter de me laisser glisser, je préserve mes ongles qui crissent sur la paroi, je me laisse aller en m’accrochant à la Confiance qui bat dans mon cœur. Avant, je refusais de lâcher prise, je voulais tout contrôler, je voulais m’en sortir seule comme une grande, je me culpabilisais parce que « quand même il y a pire dans la vie que mes ptits soucis ». Je me réprimandais : « franchement tu peux t’estimer heureuse, il y en a qui crèvent de faim ». Et maintenant, j’accepte ma douleur telle qu’elle est, je décide d’aimer aussi mes fragilités, je sens qu’il est bon de les apprivoiser. Rater un concours peut être aussi dévastateur que la mort d’un proche, se casser une jambe peut causer autant de malheur qu’une faillite. Un enfant peut se sentir totalement démuni s’il ne retrouve pas son doudou en pleine nuit, lui dire que « ce n’est pas grave » n’atténuera pas son mal-être. Chaque intensité de douleur est légitime et c’est important que chacun puisse l’exprimer en se sentant écouté. Il me semble que la dépression, que j’identifie comme un besoin de lâcher les armes, de lever le pied sommeille en chacun de nous et je souhaite à chaque individu de pouvoir vraiment vivre cette étape. S’offrir le luxe d’un voyage dans les profondeurs de soi. Il ne s’agit pas de me laisser tomber sans filet car il y a des gens formés pour m’accompagner dans ce glissement de terrain. Ils se tiennent sur le bord et me tendent un kit de sécurité : eau, vitamines, plaid, mouchoir, doudou. Bien arrimée, j’allume ma lampe frontale et je descends vers le côté obscur de ma force. Je souris en pensant qu’à la météo, ils disent aussi : « une dépression passagère laissera la place à l’anticyclone ».

A méditer !

Dinde ou chevreuil ?

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A écouter

A lire

Noël a longtemps été pour moi une période particulière. Je le préparais des mois durant en dénichant les cadeaux qui sortiraient du lot. Même si mes revenus étaient légers, il m’importait d’avoir à offrir. L’excitation montait crescendo jusqu’aux retrouvailles en famille. Comme on vivait tous éloignés, un lieu de rassemblement s’imposait. Des menus étaient proposés, négociés longuement puis actés. Le déroulement de la célébration était discuté : ouvrira-t-on les cadeaux le 24 au soir ou le 25 matin ? On aménageait les espaces, on attribuait les chambres. Je le vivais comme un véritable évènement avec rétroplanning, budget et bilan. Les uns et les autres se mettaient en route de chaque coin de la France vers la maison des grands-parents qui accueillerait les effusions de joie. Bouchons, grèves des train, covoiturages hasardeux étaient incontournables pour accéder à la liesse tant attendue. Aujourd’hui, je me sens détachée… Je me glisse dans l’hiver telle une chatte casanière et je m’étonne de voir mes congénères en plein marathon consommateur. Je ressens une grande agitation vacillante dans le pays et cela me rend fébrile. En entendant mes amis, je réalise que pour beaucoup de familles, c’est comme si un orchestre se retrouvait pour jouer quelques morceaux ensemble. Et parfois, il y a des fausses notes. La plupart des musiciens ont joué leur partition seuls dans leur coin tous les mois précédents et c’est un vrai travail de devoir s’accorder aux autres. Certains ont des cordes cassées ou les doigts engourdis et la représentation s’annonce laborieuse. Je m’estime heureuse que dans ma famille, on ne s’encombre pas de traditions enfermantes, on préfère les apéros dînatoires aux repas qui durent cinq heures. Je remarque que certains décrient ouvertement cette célébration et pourtant tiennent à ce que cela se fasse comme il se doit « pour les enfants ». Je me demande si en achetant du gel à paillettes, ce n’est pas aussi leur enfant intérieur qu’ils veulent animer. Ou plutôt réanimer. Est-ce qu’en branchant les guirlandes, on peut détourner la morosité ? Si j’accroche des boules au sapin, est-ce que celle au fond de ma gorge va se dissoudre ? C’est vrai que c’est tentant. Et pourtant, une question me taraude : pourquoi faut-il qu’une instance décide d’un temps donné où on peut s’autoriser à s’illuminer ? C’est peut-être cette injonction qui crée cette tension palpable dans les foyers. J’ai l’impression qu’il s’agit d’un grand bal masqué. Chacun revêt son costume : dans la famille Tartempion, je voudrais la grand-mère nourricière, le frère réac’, l’enfant prodige, sa sœur rebelle, la cousine raciste, le père militant. C’est comme si en posant sur les cadeaux les autocollants « pour untel de la part de … », on se glissait dans la peau de celui ou celle que les autres aimeraient voir. Et parfois, alors que tous cherchent une ambiance festive, les personnalités entrent en guerre. Le bal masqué devient une triste mascarade que chacun redoute. Et chaque année, le même rendez-vous est fixé. Pour certains, les années d’expérience ont encore plus creusé, délimité, asservi. Tous rejouent inlassablement les mêmes scènes. Dans d’autres familles, on s’autorise à dépoussiérer, parfois brutalement on passe de Molière à Beckett à grands cris. Frustrations et règlements de compte font office de tartes à la crème. Les larmes coulent dans les flûtes à champagne et le gibier a un petit goût d’amertume. Bouderies, départs précipités, promesses de « plus jamais » viennent annuler la bûche glacée. Je n’en suis pas très étonnée. Quand tout le monde s’efforce de « tenir le coup » alors que l’année a été compliquée, alors qu’on vient d’être quittée, il suffit de peu pour que l’engrenage bégaie. Devoir engloutir des canapés alors qu’on a encore tant à digérer me semble téméraire. Pourquoi faut-il se maquiller au moment de l’année où on est censé entrer en hibernation, rester au calme et se reposer ? Même si on n’est pas comptables, c’est le moment de faire le bilan de l’année écoulée et de se préparer à entrer dans la prochaine. Moi j‘ai plutôt envie d’un tête-à-tête avec moi-même, de me couler dans un bain réconfortant, d’écouter des histoires devant la cheminée. Pourquoi pas le faire en famille ! Ce serait tellement bien de créer un cocon géant où chacun est libre de vivre ses émotions sans faux semblants ni manipulations et en sécurité. Pour moi, ce serait ça la famille idéale : celle où on peut vraiment être Soi ensemble. Une famille comme un refuge où on ose dire qu’on n’a pas envie d’être assis à côté du beau frère grossier, que la messe de minuit nous ennuie, que le cadeau ne nous plaît pas. Réussir à exprimer tout ça sans être jugé.e.s. Un havre de paix où on ne sent pas « obligé de ». Pouvoir être accepté.e.s tel(les) qu’on est dans la joie et la bonne humeur. Et si c’était ça la magie de Noël ? Et puis pour les cotillons, l’ivresse et les papiers déchirés, on se retrouve le 24 mars ?

Ondes sensibles

Quand l’amer monte

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A écouter

 

A lire

Dans ma famille, il me semblait que la colère était absente. J’ai rarement vu ou entendu mes parents ou grands-parents hausser le ton. Il y a bien des bouderies, des mots mesquins et pas de bruit. Quand j’ai habité avec mon ex mari, j’étais outrée. Il pestait régulièrement et à voix haute (même si c’était du finnois, je comprenais que c’était pas des mots suaves!). Je me sentais tout de suite concernée alors qu’il rageait d’avoir écrasé son pouce avec le marteau ou d’avoir perdu une minuscule vis indispensable. Il m’a fallu des années pour comprendre que c’était pas contre moi et puis, surtout, que ça le libérait. Très vite, il pouvait redevenir enjoué. J’étais à la fois perplexe et envieuse. Je comprenais que pour lui, il suffisait de cracher son venin pour continuer son chemin serein. Alors que pour moi, la moindre contrariété restait coincée entre mes dents serrées. Comme je refusais la permission de sortie à ma colère, elle faisait le mur par divers moyens : des boutons blancs au creux du nez, des brûlures d’estomacs, des migraines carabinées. Pendant des années, je ne me considérais pas en colère puisque rien ne sortait. Peut-être vexée oui. Énervée ? Noooooooooon ! Surtout pas quand on me disait « t’énerve pas ». Je copiais mes proches : les frustrations, les sentiments d’injustice, les douleurs, je les gardais bien au chaud dans mon ptit ventre. Je lâchais quand même quelques larmes et je pensais que ça suffirait. Je claquais ma porte de chambre aussi ! Je me faisais engueulée, c’était pire car la culpabilité l’emportait. A l’époque, c’était pas beau la colère. Bouh ! Valait mieux la cadrer celle-ci au risque d’être qualifiée d’hystérique. C’est peut-être pour ça que je me sens choquée quand j’entends les gens crier ou s’insulter. Aujourd’hui, c’est presque l’inverse, comme s’il fallait se rattraper. On nous exhorte à l’exprimer haut et fort. C’est peut-être pour ça que ma voisine hurle sur sa fille ou que les gens s’insultent sur les forums. Ils se lâchent enfin ! Et puis c’est comme s’il fallait forcément la jeter sur quelqu’un. Un genre de squash émotionnel. Il paraît qu’il y a même des sociétés qui proposent d’aller casser de la vaisselle pour se libérer. Alors j’ai essayé aussi, pas de casser des assiettes (je suis écolo !), mais de la sortir celle que j’ai couvée. Au début, c’était risible, je m’entraînais dans la voiture à m’égosiller et j’avais la voix cassée. Faut dire que c’était pas très spontané : « allez à trois, tu es très très énervée » ! Elle n’osait pas se risquer à l’extérieur. Parfois, j’écris ou plutôt je griffonne rageusement ma hargne. Quand ça ne suffit pas, je m’apprête à envoyer cette accusation à la personne concernée pour qu’elle comprenne bien que * !!!&¤** ! Et puis, je souffle et me raisonne : ce sera sûrement plus fructueux que ça se règle entre moi et moi. Je mets en scène un dialogue fictif, en m’exprimant à voix haute, certes ça sonne mélo mais ça reste pas bloqué sur le papier ou dans ma gorge. J’ai pensé que la méditation m’aiderait à la canaliser puis j’ai compris que cette émotion-là, j’ai besoin de la sortir du corps, pas de lui dire «sois gentille, c’est bien respire ». Je sens qu’elle a besoin de prendre de l’ampleur alors je la danse. Sur des rythmes africains, je tape des pieds. J’envie les enfants qui ont encore le droit de l’exprimer spontanément en public. Moi, c’est en huis clos que je la laisse s’échapper comme si elle était trop laide pour être montrée. Je lâche la bride dans la nature aussi, comme si elle, elle pouvait recevoir ce trop-plein d’émotions sans me juger. Ça me fait du bien parce qu’en hurlant au vent, j’ai l’impression qu’il rit, qu’il me félicite plutôt que de me rabrouer («Chut ! ça se fait pas »). En vrai, ça se fait, tout est bon à exprimer tant qu’on ne cherche pas à blesser. Ces derniers temps, souvent, j’ai senti une amertume nauséeuse remonter. La musique des voisins bat son plein malgré mes tentatives cordiales de dialoguer. Je pars me balader, me gorger d’air frais. Je reviens et glisse sur une couche sale au milieu de la cour. Je respire, prends ma plume et rédige un mot plein de couleurs que je vais placarder pour mendier un peu de civilité. Quelques jours après, les pneus de mon vélo sont crevés. Je danse ma rage pour me libérer. Je me sens mieux et peux aller me coucher quand une dispute éclate au rez-de-chaussée. J’enfonce des bouchons loin dans mes oreilles, j’inspire, j’expire, j’imagine une bulle de protection autour de moi, je me concentre sur les battements de mon cœur plein d’amour et de compassion. Une porte claque / éclate ma bulle / réveille ma rage / j’appelle au secours…les gendarmes. Je me sens honteuse, je ne voulais pas en arriver là, je ne sais plus quoi faire, moi simple locataire. Ils vont passer. Je ne me sens pas soulagée, une peur s’est réveillée celle alimentée par la télé et par mes proches inquiets : «Méfie-toi des tarés », « On est sous le choc, il avait l’air si gentil et quand on a entendu qu’il a trucidé sa famille… ». Oui ma petite peur mais que faire ? Communiquer, j’ai essayé. La fermer et subir en silence ? C’est pas mon genre. Alors…partir ? Fuir. Je laisse cette idée de côté et re saisis mon optimisme « ça va se calmer, je suis quand même bien ici ». Six jours après, mon banc dans le jardin renversé, des mégots dans l’escalier, la télé qui vibre dans mon plancher. J’arrête les frais. J’envoie mon préavis. La petite Kelly de trois ans doit supporter sa maman qui lui crie «Dégage ! » alors qu’elle réclame juste un câlin. Je pars aussi pour elle et je lui souhaite de réussir à sortir sa colère très vite et souvent pour  garder sa santé. Merci chers voisins, grâce à vous, j’ai compris qu’il est important pour moi de vivre dans le calme et le respect. Grâce à vous, j’ai des histoires à raconter. Je m’en vais trouver une maison où je me sentirai en sécurité. Home sweet home… Et puis, si l’amer monte de nouveau, je m’achèterai un arbre à chats pour humains, j’y ferai mes griffes sans déranger mes voisins !

Dites ouïe !

Correspondance à Destination Indéterminée

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Billet réalisé pour l’émission Du Piment Dans Le Citron de Radio Campus Rouen (émission complète à écouter ici)

 

A écouter

 

A lire

J’ai 5 ans et je rêve de devenir chanteuse et danseuse. J’ai 11 ans et je me vois en reporter. J’ai 16 ans et je décide que je serai globe-trotteuse ou plus précisément testeuse pour le guide du routard. J’ai 23 ans et je deviens chargée d’administration…pour des compagnies de spectacle tout de même. La scène et le voyage restent près de moi. Après quelques années, je me sens essoufflée alors que c’est même pas moi qui ait dansé. Alors je pars en voyage, le guide du routard en poche. Après quelques années, je me sens déboussolée alors je rentre. J’ai 29 ans, qu’est-ce que je fais ? Il est grand temps de se poser dit la société. Et pourtant, autour de moi ça bouge. J’entends parler de démission, congé sabbatique… Ceux qui, il y a 7 ans, me disait « c’est fou ce que tu fais ! » osent à leur tour.  Je me sens soulagée que ce que ce sentiment de perdition soit partagé. On en parle même à la radio et dans les magazines. Qui suis-je ? devient le tube de l’été. Dans quel état j’erre ? le film oscarisé. Et puis, je sens que la société a évolué. On nous propose des séminaires de réorientation et bilan de compétences. Des cinquantenaires se retrouvent en stage d’immersion comme en troisième. Marie-Chantal passe de clerc de notaire à styliste ongulaire, Thomas s’en va de la bourse pour la bouse en devenant éleveur de vaches. Javier, à 47 ans, décide de prendre sa retraite. Certains ont besoin de partir loin pour se retrouver, ils vendent tout sauf leur vélo qu’ils enfourchent pour un tour du monde. D’autres ont plutôt besoin d’immobilité, ils réintègrent le foyer parental et se font choyer en attendant de se réaliser. Tout semble possible. Et puis, d’autres choses ont évolué : Stéphanie et Jérémy se sont mariés, depuis que Mme Senlis est veuve, elle est constamment à l’étranger, Paul et Nathan ont divorcé, Milo est né, Annabelle est devenue Roger. Mes voisins ne mangent plus de viande, la boulangère s’est mise au taï chi et mon grand-père apprend l’italien. Moi, en exploratrice, j’essaie tout :  l’expatriation, le mariage, le sans gluten, l’introspection, le nomadisme, je pense donc je suis, le tout cru, le divorce, le stage « que faire de ma vie », le polyamour, je m’aime donc je suis, l’occupation mentale, le Feng Shui, les jeux de société, je jouis donc je suis, la guidance astrologique, l’improvisation théâtrale, la sobriété sentimentale, la cohérence cardiaque…c’est que je suis un vaste sujet. J’ai 34 ans et déjà mille et une vies derrière moi.  Je comprends que la personne que je suis a été façonnée, éduquée, influencée par le monde extérieur pendant des décennies. J’apprends la patience et j’avance petit à petit vers Moi. Je suis désormais attentive à ma voix intérieure. Je fais tomber les masques un à un et je les regarde se briser avec nostalgie. J’ai parfois l’impression que je perds l’équilibre comme si ces facettes de ma personnalité étaient des béquilles. Alors je me repose, je me berce. Tel l’arbre que j’aperçois de ma fenêtre, je perds mes feuilles, je me dénude, certaines branches sont à tailler, seul le tronc solide subsiste. Je me sens amputée, j’ai froid et pourtant je sens la sève douce comme le miel qui remonte de mes racines et me promet que la vie continue à s’écouler, de nouvelles branches vont pousser, de beaux fruits vont briller. Bientôt, je saurai quoi faire de ce corps et de ces pensées pour être en accord avec qui je suis pour de vrai. Patience, j’avance doucement vers l’hiver, j’accepte ma mort symbolique car je sais que le printemps viendra me réveiller avec des tas de nouvelles idées et une connaissance de moi plus affinée. J’accepte de changer, de me métamorphoser comme la nature le fait chaque année. La constance des saisons me conforte dans l’idée que tout est justifié. J’arrête de tirer sur le brin d’herbe pour le faire pousser, humblement je l’observe, je l’encourage, je lui fais confiance car il sait comment s’élever. Je prends exemple sur la lune qui croît et décroît en toute simplicité.  J’accepte de ne pas tout savoir, de ne pas tout décider.  J’accepte aussi de ne pas rentrer dans les cases prédéfinies, de ne pas savoir quoi répondre à la question 26. Je suis unique et complexe alors je m’étudie pour pouvoir mieux entrer en relation avec les autres êtres et trouver ma place au sein de ce monde qui nous entoure. Sans précipitation, sans pression, j’accepte le changement. Je m’en remets à la Vie qui me montre le chemin. Tout est bien.

Ondes sensibles

Le nombril du monde

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A écouter

 

A lire

Quand j’avais 14 ans et demi, je voulais un piercing au nombril. Des copines du collège en avait et je trouvais ça trop cool. J’aimais porter des tee-shirts courts et avec un bijou en plus, je serais admirée. Ma mère m’a dit : « ok quand tu auras 16 ans ». Pour être sûre, j’ai rédigé un papier Je, soussignée, I. Beauvais, accepte qu’Audrey se fasse percer le nombril le 07 octobre 2001 et ma mère l’a signé en ricanant. Elle devait se douter qu’un an et demi plus tard, cette lubie m’aurait passé ! Le ventre a toujours été au centre de mes préoccupations car souvent douloureux. A 10 ans, je passais ma première échographie pour vérifier ce qui me rongeait. Rien trouvé. Un ptit spasfon et ça repart ! Pourtant, il y avait des matins où je me tordais dans mon lit. Quand j’y repense, c’était sûrement l’envie de rester à la maison plutôt que d’aller à l’école qui manifestait dans mon bidon. On m’a même emmenée voir un pédopsychiatre car « quand même ça doit être psychologique ce mal ». Rien trouvé. J’ai continué des années à mal digérer. Un sachet de smecta et ça ira mieux. Un été, j’ai même été privée de fruits frais, quelle angoisse. Je me suis habituée à la gêne stomacale, parfois ça m’arrangeait : « j’évite les choux de Bruxelles, j’ai les intestins fragiles ». D’ailleurs, « c’est d’ famille ». Ouf me voilà rassurée, si je suis comme tout le monde, tout va bien ! J’ai beaucoup entendu parlé de constipation, aérophagie, hémorroïdes et coloscopie. Le pet a toujours été assumé. Les affaires du ventre n’ont jamais été tabou. J’ai même appris que l’expression « ça va ? » que nous, Français, utilisons à profusion, vient du Moyen-Age et signifie « est-ce que vous êtes allés à la selle ? ». Je trouve ça génial. C’est tellement vrai que je me sens bien mieux quand j’ai évacué le trop plein. Si mon rituel matinal est bousculé, la journée s’annonce bancale ! Dès le plus jeune âge, le caca est célébré quand il faut passer par le pot qui trône au centre de la pièce et qu’on y est encouragé par tous les membres de la famille. Ça aussi ça fait très moyenâgeux, genre le lever du roi avec toute la cour ! J’ai bien conscience de mon ventre depuis toujours. Et pourtant, c’est comme s’il avait été extérieur à moi, comme si je le portais en sac à main. Il m’a fait honte parfois, je me souviens de ce spectacle qu’il a troublé par ses gargouillis insolents. Quand la puberté s’est pointé, j’ai commencé à fantasmer d’être enceinte. Comme si avec ce ventre tendu vers l’avant, j’allais enfin être le centre de l’attention. Les ventres ronds me fascinent toujours autant, j’aime les voir et les toucher quand on m’y invite. Aujourd’hui, je comprends cette adoration. Je sous-estimais cette partie de mon corps et s’il pouvait devenir proéminent, je me ferais remarquer, envier et donc j’allais enfin exister. C’était comme s’il n’y avait que les femmes enceintes qui pouvaient se toucher le ventre, pour les nullipares ça faisait bizarre. J’avais presque hâte d’avoir des vergetures pour avoir le luxe de le masser. C’est peut-être aussi pour ça que certains hommes cultivent leur bedaine. Et pourtant, maintenant que je m’y intéresse, il y a beaucoup de vie sous ce ventre plat. J’apprends petit à petit à écouter ce qui se trame dans mes entrailles. Maintenant, je m’autorise à tâter ce fameux intestin et à faire connaissance avec lui. Je sens des nœuds que j’essaie de défaire avec tendresse. Au lieu de le ranger dans la case côlon irritable, je lui demande ce qui le chagrine. Qu’est-ce que ça signifie ces brûlures et reflux ? Parfois, je prends un moment pour remercier tous ces merveilleux organes qui font un boulot épatant. Je m’étonne de ne pas y avoir songé pendant toutes ces années alors que c’était déjà là au creux de moi. Comme si tout était dû, c’est souvent quand ça se dérègle qu’on prend la peine de regarder. Je suis ravie de découvrir que ce ventre peut générer des sensations agréables. Il suffit que j’y pose la main pour me sentir mieux, parfois j’aime imaginer que c’est un gros soleil qui irradie dans toutes les cellules de mon corps. Je me concentre sur ma respiration qui le fait se gonfler puis se vider. Quelque chose que je savais parfaitement faire étant bébé. Dis, c’est à quel moment que j’ai oublié ? Cet endroit est mon centre, bien lové dans ce nid mon énergie de vie ronronne et j’ai envie de lui faire honneur. Je le pare d’une robe ample plutôt que d’un jean serré. Entre l’apéro et le dijo, je me rappelle qu’il est là et que j’ai envie de le respecter. Alors, je lui mâche le travail, j’inspire et j’expire entre chaque mets. Je l’emmène en balade après l’avoir chargé au lieu de pincer mes bourrelets. S’il se met à gonfler juste avant un rendez-vous galant, je ne le réprimande plus indignement. Parfois, il m’arrive de le gaver comme pour le combler alors je lui explique que j’en ai besoin, ce n’est pas contre lui, c’est plus fort que moi. Je lui promets que je vais chercher d’où me vient cette avidité pour en prendre bien soin. Quand je danse seule dans ma chambre, c’est lui mon partenaire, le plus fidèle et le plus intime. Sûr que c’est un magnifique pays si les papillons aiment s’y retrouver !

Dites ouïe !

Orage, ô désespoir !

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A écouter

 

A lire

Quand j’étais ado, je détestais le mois de novembre. Faut dire que beaucoup de choses me révoltaient à cette époque. Octobre ça passait car c’est le mois de mon anniversaire, y avait les fêtes, les cadeaux et les vacances. Décembre, ça sentait les clémentines, Noël et les vacances. Novembre, par contre, c’était long, froid, gris et moche. Et encore, je pouvais m’estimer heureuse qu’il y ait des jours fériés. Pour moi, chaque jour était le même : pluvieux, sombre, déprimant. Je partais à l’aube au collège et rentrais à la nuit. Et le week-end, je m’enfermais dans ma chambre sans ouvrir les volets. Ma mère m’appâtait pour aller ramasser des champignons dans la forêt au-dessus de chez nous et j’acceptais en grognant quand elle proposait une contrepartie intéressante. En fait, toute l’année, j’étais sensible à la météo, en gros quand il ne faisait pas beau, tout était foutu. C’était normal, tout le monde se plaignait quand il pleuvait. Je me dis aujourd’hui qu’être le soleil ça doit pas être de tout repos. Les gens attendent tellement de lui. S’il a l’audace de ne pas se pointer, tout le monde râle. S’il donne des coups de soleil, on l’accuse. S’il est là trop souvent, on ne le voit même plus. Je trouve ça fascinant comme les gens vivent en fonction de la météo, comme si le climat définissait leur état. Ou plutôt comme s’il y avait une communauté occulte qui régissait leur vie par la pluie et le beau temps : les fameux « ils ». Ils ont dit que ça allait pas durer. Ils ont annoncé une tempête. Ils prévoient une canicule. Ils ont l’air sacrément influents parce que des milliers de gens s’habillent, organisent, se réjouissent ou se lamentent en fonction de ce qu’ils ont décidé. Moi qui croyais qu’on vivait dans un pays où règne la liberté de penser et de faire… En plus, on nous dit qu’on peut pas prévoir l’avenir alors que certains ont le culot de définir demain. Comment on faisait à l’époque où Evelyne Dhéliat n’existait pas ? Sûrement, qu’ils se les gelaient parce qu’ils mettaient un tee-shirt au mois de janvier. Ou peut-être qu’ils observaient…le matin, ils sortaient le bout de leur nez pour jauger. C’est sûr que de nos jours, on veut pas se risquer, il suffit de cliquer bien au chaud dans notre canapé pour savoir de quoi demain sera fait. Ceci dit, heureusement que la météorologie a été inventée pour agrémenter les discussions des Français. Elles sauvent les gens de situations catastrophiques. Les intempéries sont leurs alliées quand ils refoulent leurs ressentis. Ouf, pas besoin de parler de moi, y a eu une inondation à Trifouillis-les-Oies. Aujourd’hui, je suis allée me balader, un dimanche dans le brouillard de novembre, il y a 20 ans j’aurais mieux aimé aller en prison. L’avantage c’est que je suis seule. J’aime marcher dans les feuilles mortes imbibées. L’air frais me chatouille les narines. Par endroit, la boue s’agrippe à mes chaussures comme pour me demander de ralentir. Des oiseaux piaillent, est-ce qu’ils partiront en Afrique bientôt ? Les feuilles encore tenaces au sommet du bouleau bruissent et me susurrent des poèmes. J’aperçois mon arbre, non pas que je l’ai planté mais il est un peu comme un ami. Toujours au rendez-vous. Je l’approche timidement, c’est qu’il est impressionnant même dépourvu de ses glands. Je l’enlace tendrement, j’enfouis mon visage dans son écorce moussue et j’écoute ce qu’il a à me raconter. Il se met à bruiner et je me sens en sécurité. Je prends congé de mon compagnon végétal pour continuer à cheminer. Les gouttes jouent de la musique sur le bout de mon nez. Je me délecte de l’humidité car je sais qu’à tout moment, je peux décider de rentrer pour aller me réchauffer. Entre le canal et les marais, un ruisseau s’est formé, je m’arrête pour le regarder. Ça clapote, ça mousse, ça se précipite. On dit que la nature s’endort en hiver et je la trouve encore bien enjouée. La semaine dernière, j’étais devant la mer et elle n’avait pas l’air prête à hiberner. La brume s’est dissipée. Un bruit curieux me fait revenir sur mes pas, je vois des vaches alors j’imagine un veau juste né, ou serait-ce un oiseau ? J’approche sans pouvoir distinguer d’où il provient. C’est peut-être un ragondin, j’en vois souvent nager par ici. Je ne parviens pas à identifier son auteur et je ne cherche pas plus. Ce bruit c’est comme un appel, quelque chose qui vient me confier : « Tout est là, à portée de main, il suffit de contempler ». Le soleil perce les nuages et inonde mon visage de chaleur. « Merci » que je lui dis. C’est tellement délectable quand il arrive sur la pointe des pieds pour me surprendre, quand je ne l’espérais pas et qu’il me fait un clin d’œil. Tellement moins prévisible qu’un ciel d’été. Au fond, je sais qu’il est toujours là pour moi, le tout est d’accepter quand il a besoin de se cacher. Je poursuis mon chemin, définitivement réconciliée avec novembre.