Arbre à palabres

Dites ouïe !

Passe-moi les sardines

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Rien de tel qu’un séjour au camping pour déconnecter. Ici ça respire la joie de vivre et la nonchalance. Y a même des mecs qui sifflotent en faisant la vaisselle, je suis sûre que c’est pas la même dans leur pavillon de Douai. Chacun fait son trou, installe son campement pour se recréer un cocon pour quelques jours ou plusieurs semaines. Certains restent même des mois, ils ont des jardinières et une antenne télé. Ici chacun met ses lubies vestimentaires de côté, on se promène en pyjama, shorts et tongs règnent. Les coincés du caca se dévergondent et se promènent le rouleau de papier toilette à la main. On vit au rythme des roucoulements des tourterelles, des va-et-vient des vagues, des ronflements du voisin. Eh oui, parce que le camping c’est aussi la promiscuité mais curieusement, les gens se supportent plus que dans leur HLM. Est ce que c’est d’être au contact de la nature qui les apaise ? Vue du ciel on doit ressembler au fameux village des irréductibles gaulois, y a même le barde qui fait des prouesses à la soirée années 80. En général, les gens sont détendus, jouent à toutes sortes de jeux extérieurs, boivent l’apéro pendant des heures affalés sur leur salon de jardin en plastique pendant que les mômes jouissent d’une liberté sans entraves. Cabanes pour les uns, canons pour les autres. On reste sur la plage alors que le soleil est bien bas, certains s’attardent dans les rouleaux comme si tout ça aura disparu demain. Le temps est un peu arrêté au camping. On enlève nos montres, le réseau est mauvais et donc on regarde plus à l’horizon. Ici pas d’écran à part le total qu’on s’étale malgré les nuages bretons. D’ailleurs, il faut s’occuper pour les jours de pluie car par contre,  le camping mouillé, c’est moins marrant. Les possibilités sont restreintes : un tour à Décath ou à l’aquarium du coin et pour les plus téméraires, ceux qui disent « en Bretagne, il pleut que sur les cons », il y a pêche aux coques avec bottes et ciré, d’autres optent pour un Monopoly dans la caravane. Les plus précaires en tente prennent leur mal en patience, supportent vêtements trempés et duvets frais et partent pédaler dans la bruine en positivant : « en Bretagne, il fait beau plusieurs fois par jour ». Et lui, il se tient toujours là, fier, malgré les milliers de pieds qui l’arpentent, le cap Fréhel résiste. La roche rose contraste avec le turquoise de la mer et les falaises de granit se dressent imperturbables. Les décorateurs de Games of Thrones jubileraient. Et ce phare si fidèle et bienveillant avec son faisceau qui guide des tas d’âmes à la dérive. Pendant les vacances au camping, les écorchés reprennent leur souffle, trouvent du réconfort dans une crêpe caramel au beurre salé, vivent au rythme du soleil, et prennent le temps de contempler les étoiles. Ouf…

A méditer !

Should I stay or should I go ?

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A écouter

 

A lire

Je me la coule douce entourée de gens qui plantent des topinambours et utilisent leurs sacs en tissus pour acheter des pois chiches en vrac. Tout le monde sourit, prend son temps. Je songe à vivre en yourte et mange du fromage blanc de brebis. Je dors la tête au nord pour avoir des nuits paisibles. Je croise beaucoup de gens comme moi. On fait partie de ceux qui savent que le Feng Shui n’est pas le menu n° 11 du Japonais d’en bas et que le chia est une plante mexicaine. On prône l’éducation positive. On se dit merci en se regardant dans les yeux voire en posant une main sur l’épaule de l’autre. On milite gaiement pour les coquelicots, on circule à vélo. La plupart du temps, je me dis qu’on s’entend tous dans le meilleur des mondes. Je nous admire. D’autres jours, j’ouvre mes volets et je tombe sur les poubelles des voisins qui débordent. Je cligne des yeux plusieurs fois quand je vois quelqu’un jeter son gobelet par la fenêtre de sa voiture. Il y a des jours où ma vue s’élargit. Je sursaute quand j’entends des passants s‘insulter. Je descends de mon nuage, ou plutôt de mon arbre, et je prends conscience que le monde est complexe. Des fois, c’est trop pour moi, je me sens agressée, je ne trouve pas le sommeil, je veux du calme. Alors, je me dis que je vais partir vivre dans un coin isolé, entendre seulement les oiseaux piailler, cultiver des légumes et ne faire mes achats qu’au marché du coin, côtoyer mes amis bienveillants et fonder une famille zéro déchet. Il y a des jours où j’envisage sérieusement de fuir le bruit des camions-poubelles à 5h du mat’, éviter les regards agressifs, fermer les yeux sur les mégots qui traînent, éteindre les néons…m’évader. Est-ce que la fuite est une solution ? Est-ce que c’est vraiment vivable de créer une société de Bisounours ? J’aurai peut-être l’impression de mettre des œillères. Est-ce qu’on pourrait vivre tous ensemble même si on se sent si différents les uns des autres ? Tout ça, c’est la faute des étiquettes. Celles qu’on colle rapidement et qui restent bien en place. Beaufs, intellos, bobos, racailles, péquenots, cathos, no life, babas cool, ringards, bourgeois, prolos… On critique les sectes mystiques, il y en a bien plus, banalisées et tout aussi néfastes. On s’indigne des castes en Inde, je crois qu’on crée aussi les nôtres. Une fois qu’on est catégorisé, difficile de sortir de la norme. Il me semble que tout est une question de point de vue, peut-être que pour un habitant de la cité des mimosas je suis une intello et que pour un énarque habitant le 16ème, je suis une beauf. Et voilà, je replonge dans les préjugés. J’aime à penser que chaque être humain est plus complexe qu’un qualificatif. Et surtout que les étiquettes peuvent être coupées. J’ai été fille modèle, première de la classe, et aujourd’hui j’accepte de faire des fautes d’orthographe. Un jour, je regarde Fassbinder, un autre je surfe sur Facebook. Ça fait longtemps que je juge, je l’avoue et maintenant j’aspire à accepter la diversité. La voisine qui écoute la musique très fort a sûrement besoin de ça pour se sentir épanouie. Ce sentiment de colère qui bouillonne en moi, c’est sûrement parce que je l’envie d’agir en total accord avec ses envies. Parce que « ça se fait pas » et aussi parce que « si tout le monde faisait ça, on s’en sortirait pas ». C’est vrai quoi : « Il y a des règles à respecter pour vivre en société ». Comment laisser chacun s’exprimer ? Quelles sont les limites ?  On nous dit que « la liberté s’arrête là où commence celle des autres ». C’est plutôt vague et subjectif. Chacun voit midi à sa porte. Je n’ai pas la même conception du libre arbitre que ma voisine. On a chacune notre passé, des expériences diverses de la vie.  Alors il faut communiquer. J’essaie de ne plus être dans la réaction, quand quelque chose me dérange je ne monte plus au quart de tour, je marque une pause et j’observe ce que ça me fait. Est-ce que c’est si grave que ça ? Comment vivre avec les désagréments en restant zen ? J’aime vivre en ville pour pouvoir aller au cinéma à pieds, prendre un café en terrasse, partir en train bosser, alors j’accepte la circulation. J’aime les poutres apparentes et le parquet des vieux appartements et donc l’isolation n’est pas terrible. Je prends des douches froides et je dors avec des bouchons d’oreille. Même si j’aimerais « le beurre, l’argent du beurre et le cul de la crémière », je fais des compromis. Peut-être que si on autorise tous les gens à écouter leur musique préférée très fort ou à faire des claquettes à un moment donné, ça s’harmoniserait. Un genre de tour de services, le lundi pour les Dupont, mardi pour Dylan, mercredi pour Héloïse… Et puis, on le sait bien, quand c’est interdit, certains ont envie d’enfreindre les lois. Pour le ramassage des déchets, on pourrait participer plus activement, par exemple chacun donnerait 2h par mois pour tester le métier d’éboueur ou stagiaire dans un centre de recyclage. Je sais que c’est mal de jeter son papier par terre, déjà parce qu’on me l’a dit quand j’étais petite, et puis parce que j’aime profondément la nature. Si mes voisins comprennent le lien entre trier et pouvoir lézarder sur une plage, ils feraient sûrement plus attention. Tout est question de pédagogie. Je sens que de la révolte naît l’envie de sensibiliser. Bon ok, je reste. Même si je me sens Complètement HS, j’accepte les bémols pour composer.

Ondes sensibles

Touchée, calmée

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A écouter

A lire

J’ai des souvenirs de gros chagrins calmés par une caresse sur la tempe, une peur qui s’évanouit quand ma petite main est tenue par une plus grande, un front contre mon front pour soutenir mon désespoir. J’avais l’impression que je savais m’occuper de mon corps. En vérité, j’ai passé des milliers d’heures à arracher des poils ou à percer des points noirs. Je me suis massée oui, avec de la crème anti-cellulite, j’ai beaucoup pincé mes bourrelets, remuer avec dégoût la peau qui pend de mes bras. Je saigne des gencives à force de me brosser les dents avec acharnement comme si je récurais mes WC. Et la tendresse, bordel ?! Défricher, triturer, gratter ça je sais. Aujourd’hui, j’apprends à effleurer, caresser, envelopper, respecter. Il m’arrive encore de la martyriser pour en gommer le trop, pour la rendre soyeuse comme le papier glacé des magazines alors je m’interroge sur mes gestes. J’agis en étant consciente, je la console avec mes mains aimantes. Je comprends ce que veut dire « prendre soin ». Je ne suis pas étonnée que des personnes proposent des « free hugs » dans la rue ou que d’autres s’improvisent câlineuse professionnelle. Je me suis souvent réfugiée dans les bras de ma mère, un nounours ou un oreiller contre mon ventre m’ont parfois apaisée. De la chaleur, de la douceur. J’ai toujours aimé le contact mais très vite je me suis heurtée aux normes qui empêchent. Quand je vivais en Finlande, je m’estimais heureuse d’être Française tant la distance entre les êtres humains est grande malgré le besoin de se réchauffer. En Espagne, je réalise que je suis encore frileuse. La bise que je pratique quotidiennement paraît insipide, comme si nos joues se claquaient alors que plus au sud, elles s’attardent. Dans certains pays, même les hommes se tiennent par la main, les accolades sont banales. Il y a des endroits où les gens dansent pendant des heures, mêlent leur sueur sans pudeur. Je rêve de bisous sonores, de me pendre à des cous. Certains reculent et je chute, d’autres envahissent mon espace vital et je suffoque. Quelle est la bonne distance ? Tel un géomètre, je tâtonne. Je trace la cartographie de mon pays et mes frontières sont mouvantes. Un jour, je t’embrasse, un autre je me casse. Ce qui est différent c’est que je sens mieux et quand j’ose, je ressens que c’est ça dont j’ai besoin. Je veux être touchée au sens propre comme au figuré. Comme « c’est pas beau de demander », je restais seule avec mon corps qui palpitait, ne sachant que faire de cette énergie qui m’embrasait. Maintenant, je l’écoute cet amour qui bouillonne sous mon nombril, s’il n’y a personne avec qui partager, je pose une main sur mon ventre et j’accueille le va-et-vient de ma respiration, le tam-tam de ma vie. Parfois, je pars en exploration, mes cinq doigts sont mes alliés, j’entame un dialogue avec mes pores, je me rassemble. Je me sens vibrante juste en faisant attention. Pas cette attention qu’on crie aux enfants. Je suis là avec moi, je m’offre un arrêt dans le temps, un instant où sont bannies efficacité et productivité. Je souris de mon audace, je suis en connivence avec mon corps, ce moment rien que pour moi.  Et puis, il y a des jours où je me partage. J’aime tant sentir son ventre collé contre le mien, ma chair qui respire sous sa pulpe, sa barbe naissante qui me chatouille, son souffle chaud dans ma nuque. En fusion totale, je retrouve mon unicité. Ce bébé qui hurle, j’ai envie de le bercer contre mon sein pour lui rappeler que la vie peut être douce. Le petit garçon qui a peur du loup, je lui caresse le front. Je presse l’épaule de cette mère qui râle. Je prends la main de mon grand-père qui redoute la mort. On s’élance tous sur la piste de danse, on n’a plus peur les uns des autres, la sueur se mêle sans pudeur. Rapprochons-nous !

Dites ouïe !

Pleure, pleure Pénélope !

 

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A écouter

 

A lire

J’ai toujours eu une facilité à laisser couler mes larmes…devant Titanic par exemple, lors de retrouvailles, de rage aussi et puis de joie souvent. Parfois, ça semblait même démesuré. On me qualifiait de Petite nature. Certains sont déroutés par les pleurs. On dit que les femmes pleurent plus. Est-ce que les hommes se cachent pour gémir comme les oiseaux se cachent pour mourir ? Pourtant, enfants, ça nous était naturel, qu’on soit Lucie ou Sylvain. A quel moment doit-on s’arrêter de pleurer ? J’entends des mères dirent à leur enfants « Ne pleure pas, tu vas avoir mal à la tête» ou encore « si tu pleures encore, tu seras punie ! ». Je les plains parce que pleurer ça soulage vraiment, j’en connais un rayon. D’ailleurs, ces derniers mois j’expérimente beaucoup de thérapies  et je réalise que je paie des gens pour qu’ils me fassent pleurer, c’est quand même dingue ! J’ai besoin que des gens m’autorisent à lâcher tout ce que j’ai refoulé pendant trente ans. J’exagère, on a le droit aux larmes à certaines occasions. Quand on est soûl ça passe inaperçu, quand on a un moucheron dans l’œil c’est plutôt conseillé, et quand on enterre un proche c’est quasi obligatoire. Il y en a toujours qui s’offusque de ceux qui ne pleurent pas aux enterrements. « Il n’a pas l’air si malheureux de devenir veuf ! ». Il y a donc des codes à respecter sous peine de passer pour original. C’est curieux car chaque individu a déjà expérimenté la tristesse et sait à quel point c’est personnel. Je me souviens d’avoir lu un bouquin au sujet des étapes du deuil et je m’interrogeais sur où j’en étais. En fait, ce que je ressens c’est que ce sont des étapes que je traverse et retraverse. Comme pendant une grande rando où j’aurais oublié ma gourde au refuge, il me faut rebrousser chemin. Et puis parfois, j’ai tracé l’itinéraire et le pont qui enjambe le fleuve est détruit donc je dois faire un détour. Je chemine à travers des paysages radieux, je suis émerveillée puis je passe à côté d’une décharge et je suis dégoûtée. Il y a des jours où le soleil est au rendez-vous et je gambade facilement huit heures d’affilée et d’autres où il pleut à seaux, je grelotte et je veux abandonner. Je ressens un peu tout ça dans le deuil, c’est en dent de scie. Ce qui reste c’est le manque, l’absence de celui qui n’est plus là. Il faut composer avec ça. Je me demande si la douleur est la même quand quelqu’un de proche meurt et quand on se sépare de la personne avec qui on partageait sa vie. Dans les deux cas, ça peut être plus ou moins préparé ou abrupt. Dans les deux cas, je dois me ré-adapter. Dans les deux cas, je me retrouve seule face à moi-même. Je perds l’odeur et les sons de l’autre. Je ne peux plus le toucher. Parfois, je dois même accepter qu’une autre le touche, qu’il ne s’intéresse plus du tout à moi. Je dois faire le deuil d’une certaine relation, l’attitude du passé n’est plus permise. Quand l’autre s’en va, je commence à trier, à ranger ce qui me liait à lui. Certains n’osent plus évoquer l’absent, ils évitent le sujet. Alors j’ai parfois l’impression que ce que j’ai vécu était un rêve ou une autre vie. Est-ce qu’il est mort ? Moi j’ai besoin de parler de lui, de cet ancien nous pour que les souvenirs persistent. Même si je me concentre sur le moment présent, j’aime évoquer le passé avec une certaine nostalgie. Je veux que cette part de moi continue à vibrer parce que j’ai aussi grandi avec celui qui est parti. Peut-être que la différence avec la mort c’est que je peux me réjouir qu’il soit vivant quelque part. Qu’est-ce que je sais de la mort justement ? Comme je crois que c’est une renaissance, même ceux qui sont enterrés ou incinérés, recommencent une vie ailleurs à mon sens. Je ne les plains pas, qu’ils aient choisi ou non, ils sont partis. Moi je reste et je décide d’être heureuse. Je décide de me rappeler, de pleurer, de rire, de critiquer, de louer. Avec ce départ, une partie de moi a été atteinte et je ne veux pas m’infliger de nouvelles blessures en me refusant le droit de me réjouir. C’est parfois déroutant pour les autres, ceux qui attendent de moi que je m’effondre. Ils pourraient juste m’écouter et me demander de quoi j’ai besoin plutôt que d’imaginer comme je souffre. C’est peut-être parce que eux pensent qu’ils ne pourraient pas supporter. Pour moi, ils se sous-estiment. Je me découvre des ressources cachées, des forces insoupçonnées et je ne suis pas surhumaine. Je n’ai pas trouvé de baguette magique, je trouve tout ce dont j’ai besoin en moi. Le plus difficile c’est de m’écouter plutôt que de m’accrocher aux « y a qu’à, faut qu’on ». C’est souvent facile de réagir comme ils aimeraient, c’est même fatiguant de devoir se justifier. Chacun est unique et vit comme il le souhaite. J’envoie valser les codes parce qu’ils ne me conviennent pas. Pourquoi devoir s’habiller en noir aux funérailles alors que je ne porte que du rouge ? D’ailleurs, il adorait me voir porter cette robe. On est bien tous réunis pour lui que je sache. C’est sa fête. Bas les masques ! A 33 ans, il m’arrive de pleurer comme un bébé, j’ai envie de danser pendant une veillée funéraire, je laisse un fou rire s’échapper à une soutenance de thèse, je pète dans la file d’attente, j’ai envie de courir dans le musée d’art contemporain, j’adore dépasser dans mes coloriages. Et toi, ça t’arrive souvent d’être vraiment toi ?

A méditer !

Souviens-toi l’été dernier

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A écouter

A lire

Il m’arrive de me dire :  « l’année dernière à cette heure-ci, je faisais ça ou j’étais là… », des mini flash-back qui servent de bilans. J’ai remarqué que Facebook aime ça aussi, me rappeler ce que je faisais le 11 avril 2018 même si c’était pas franchement exceptionnel. Quand j’y repense, il y a tout juste un an, ma vie était nettement différente. Je vivais à Oulu près de la Laponie finlandaise. Fin mai 2018, il s’est passé quelque chose d’incroyablement déterminant pour moi : j’ai créé un spectacle de théâtre de rue. J’étais à ce moment dans une formation pour créer une entreprise. Au milieux de jeunes Finlandais, je me sentais en décalage. Non pas qu’ils aient été ultra dynamiques mais, eux, ils comprenaient parfaitement ce que disait le formateur et ils se projetaient sûrement mieux que moi. Je crois que j’étais surtout là-bas pour ne pas perdre mes droits au chômage et être immergée dans la langue finnoise. Parfois, souvent, je décrochais, je m’évadais par la pensée. J’ai commencé à écrire des histoires, à imaginer un personnage et très vite j’ai su que j’allais jouer. C’était évident, l’asphalte me réclamait. En cours, ça discutait rétroplanning, plan de financement, et moi je décidais que dans quelques semaines, je serai Jacqueline Rions, une guide touristique déjantée. L’inspiration m’est tombée dessus comme une pluie fine qui finit par nous laisser trempé. J’ai laissé ma créativité faire le boulot. J’avais un texte et un costume. J’ai choisi mon aire de jeu puis j’ai planifié mes fausses visites guidées. Tout au long du processus, il y avait une petite voix, celle que j’appelle l’auto-saboteuse, qui me susurrait des trucs du genre : « T’es folle ! Et si personne ne vient, la honte ! T’as pas autres choses de plus sérieux à faire ? » mais je l’ignorais et j’imprimais des affiches pour être sûre de ne pas revenir en arrière. J’étais à fond dans mon idée poussée par une audace insoupçonnée. Au formateur, j’ai dit : « En ole varmaa että minä haluan oma yrityksen perustaminen.». En gros, « faut que je file, j’ai pestacle ! ». Et je me suis précipitée dans les bras de la rue. Je me répétais ce mantra : « leridiculenetuepasleridiculenetuepasleridiculenetuepasleridiculenetuepas ». Et c’était vrai. Non seulement ça ne m’a pas tuée mais en plus ça m’a réveillée. Des spectateurs sont venus à la première, à la deuxième, à la troisième alors j’en ai fait dix. Certains me demandaient de quoi il s’agissait peu habitués qu’ils étaient aux pitreries sur la voie publique. Ma voix résonnait dans l’atmosphère discrète et allait titiller les stoïques Nordiques. J’en ai agacé certains et amusé d’autres. Mission accomplie ! J’avais rêvé d’amuser la galerie, de susciter des émotions donc je jubilais. J’avais voulu faire du bruit, faire entendre parler de moi et un jour, une journaliste curieuse s’est pointée. Elle a ri. Et elle a écrit plein de belles choses dans un vrai journal. J’étais émue et fière. Mon intuition que cette action pourrait intéresser n’était pas une chimère. Je lisais le cœur battant ce terme de comédienne. Elle ne l’avait pas inventé, je lui avais soufflé. Mais de le lire noir sur blanc et de le dire à des milliers de lecteurs, ça a été quelque chose. J’ai réalisé que je m’étais autorisée à être vraiment moi, un vrai Coming out. J’en voulais encore plus, que ce spectacle improvisé en quelques heures et ce costume récupéré à la croix rouge tourne sur d’autres places, dans d’autres villes. Je voulais bousculer les passants et changer leur vie à jamais. Mais à chaque fin de représentation, l’euphorie laissait la place à l‘épuisement et je me sentais très seule. En optant pour le one-woman show, je n’avais pas de partenaires avec qui débriefer. Malgré les applaudissements, les compliments et les dons, je restais sur ma faim. La boucle était bouclée mais quelque chose ne tournait pas rond. Je n’ai pas cherché à comprendre, j’ai emmagasiné de la fierté et j’ai nourri l’espoir qu’on me rappellerait. Depuis, je suis remontée sur scène avec une intense joie. J’ai ressenti une immense satisfaction d’être regardée et applaudie…et un certain pouvoir. Mais aujourd’hui, ça m’interpelle. D’où me vient ce besoin de me montrer ? Pourquoi faut-il que j’aille brailler sur les pavés plutôt que d’écrire dans un carnet secret ? Est-ce pour attirer l’attention sur moi ? Pour prouver que j’existe ? J’observe ces enfants en forme de points d’interrogation : « Maman, regarde moi ! T’as vu ce que je sais faire papa ? ». Quand je suis en représentation, la petite fille refait surface, elle se fait belle et espère qu’on l’aimera. Comme si les applaudissements étaient des nounours moelleux, des bonbons colorés, des bisous sucrés. Comme si je les provoquais pour me rassurer. Un an après l’été dernier, je réalise que derrière mes envies d’émouvoir les gens et de les faire réfléchir, j’ai un grand besoin de consoler une enfant angoissée et de combler un ego fissuré. Alors quand je serai grande, j’apprendrai l’humilité !

Un pauvre petit grillon
Caché dans l’herbe fleurie
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L’insecte ailé brillait des plus vives couleurs ;
L’azur, la pourpre et l’or éclataient sur ses ailes ;
Jeune, beau, petit maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.
Ah! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents ! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
je n’ai point de talent, encor moins de figure.
Nul ne prend garde à moi, l’on m’ignore ici-bas :
Autant vaudrait n’exister pas.
Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d’enfants :
Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l’attraper ;
L’insecte vainement cherche à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.
L’un le saisit par l’aile, un autre par le corps ;
Un troisième survient, et le prend par la tête :
Il ne fallait pas tant d’efforts
Pour déchirer la pauvre bête.
Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché ;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde !
Pour vivre heureux, vivons caché.

Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794)

Ondes sensibles

Cabane !

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A écouter

A lire

J’ai 10 ans et demi, on est au zoo avec le centre aéré et ça arrive. La grâce tant attendue me tombe dessus : j’ai mes règles. J’ai pas vraiment le temps de comprendre ce qui m’arrive, trop occupée à dissimuler la tâche qui auréole mon pantalon. Les premières émotions sont la honte et le désarroi. Une fois à la maison, je cours dans le giron de ma mère pour lui annoncer la nouvelle, elle me félicite et me qualifie de « grande ». Wouah la classe ! La fierté de « les » avoir comme certaines de mes copines s’empare de moi. Cependant, un doute m’assaille : est-ce que en entrant dans la ronde des-filles-qui-les-ont, je dois quitter celle des filles-à-sa-maman ? Je ne m’attarde pas trop sur le sujet et j’apprécie la nouveauté. Je le clame aux femmes de ma famille comme pour signifier « jusque là, on n’était pas bien sûres, mais je suis bel et bien des vôtres ! ».  Malheureusement, cette euphorie ne dure pas longtemps, d’évènement mystérieux ça devient banal puis inconfortable. C’est trop bizarre de devoir marcher avec cette couche entre les jambes et puis, ça sent le poisson pourri. C’est ça être une fille en fleur ? Je suis fatiguée alors que je vois les garçons courir partout. Et puis, ça fait mal comme si un boulanger indélicat me pétrissait le bas du ventre. Mais on me dit : « c’est normal de souffrir, prends un Spasfon ». Et je les crois. Mais je commence à regretter sérieusement le temps où je ne saignais que quand j’avais un bobo au genou. Plus tard, ça vient bousculer mes plans : un week-end romantique, un saut à l’élastique. Et on m’accuse aussi : « t’as tes règles ou quoi ? ». Comme si j’étais coupable… Chacune utilise son vocabulaire : règles, ours, ragnagna. Mais ça sonne souvent comme un gros mot. Le truc tabou alors que ça concerne plus de la moitié de la planète quand même. Alors j’en chie tous les mois, ça dure environ dix jours. D’abord l’annonce (ce qu’on appelle communément le syndrome prémenstruel) : « oyez oyez le sang va couler et tu vas en baver ». Mes seins se mettent à gonfler. Ça excite mon ptit copain alors que moi j’ai juste envie de le baffer. Ambiance… Puis l’accomplissement : gérer les douleurs, coller une serviette, décoller, trouver une poubelle, opter pour le tampix, perdre le fil, une tâche au fond de ma nouvelle culotte. Et enfin, la décontraction, qui se fait pas trop rapide non plus, encore quelques saignements par-ci par-là histoire de ne pas oublier ce qui vient de se passer. Plus tard, c’est carrément devenu synonyme de deuil, quand on essayait de faire un bébé, chaque mois ce sang éclaboussait mes espoirs. Bref, les règles c’était chiant, c’était moche, c’était douloureux, c’était carrément nul. Aujourd’hui, je commence à accepter. Ça occupe un tiers de chaque mois depuis vingt-trois ans, soit à peu près 1 380 jours que le sang coule donc j’ai eu le temps de cogiter ! Finalement, ce sang il n’est pas pourri puisqu’il vient de mon utérus qui se préparait à accueillir un enfant, il est carrément sain même. Il paraît que certains chevaliers trempaient leur épée dans le sang menstruel avant de partir au combat ! Ce sang c’est le reflet de ma féminité. Il me susurre que je suis cyclique comme la lune. Évidemment que mon humeur change. Je me sens louve. Je prends le temps de vivre ce moment si particulier où je redeviens sauvage. Je me love sous la couette.  Ce sang c’est une autorisation à me retrouver face à moi-même. Le droit de dire « cabane ! ». Même si en vrai, j’ai toujours le droit de me regarder le nombril et de me faire du bien. C’est souvent à ce moment du mois que je le ressens plus fort. C’est maintenant que je me coule dans ma zone de confort. Emmitouflée dans un plaid, une tasse de tisane réchauffe mes mains, un bon bouquin me tient compagnie. A la société, je ne dis plus que je suis indisposée, j’explique que j’ai besoin de me ressourcer. Aux hommes, je ne dis plus « tu peux pas comprendre !», j’explique ce qui se passe en moi. Et à moi, j’arrête de dire que je suis sale, je me murmure des encouragements et des promesses. Ce que mon corps réclame, je lui donne : repos, écoute, respect, douceur. Parfois, je m’éloigne de lui alors ce sang qui coule ça me permet de ne pas l’oublier, d’en être fière même. Parfois, ça dérange « elle nous soûle elle avec ses règles, on va pas en faire tout un fromage ». Eh bien si. Moi ça me fascine comment mon Cher corps, fonctionne. Je réfléchis mieux à ce qui me permet de recueillir ce sang, j’opte pour une coupe menstruelle ou un tampon en coton bio bien plus doux que les serviettes hygiéniques pleines de produits chimiques. Et puis, je suis sûre qu’un jour le sang menstruel pourra être recyclé et utilisé à de belles fins. Je fais attention à ce que je mange aussi, même si ce bouleversement hormonal me dicte de me goinfrer, je sais que je le regretterai donc je fais une pause. Je sens que la douleur la plus insupportable n’est pas celle physiologique mais celle morale de me sentir impure, d’appartenir à un genre qui, dans certains pays, ne doit pas être touché pendant les règles. Alors oui, je suis à fleur de peau mais des mains attentionnées et aimantes seront acceptées. Je ne demande qu’à être apprivoisée. Aujourd’hui si je me cache ce n’est plus parce que j’ai honte mais pour apprécier pleinement ma nature. J’accepte d’être une FEMME et je comprends enfin qu’il ne faut pas nécessairement souffrir pour être belle…et heureuse.

 

Quand il s’écoule de moi,

Le sang tout en bas,

Je vois la vie en rouge.

Je n’ai plus le cœur lourd

Mais je suis pleine d’amour,

Et ça me fait quelque chose.

Dites ouïe !

Et avec ceci, ce s’ra tout ?

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En entrant, j’ai été charmée par le rayon fruits et légumes. Plein de produits que je n’avais jamais vus, faut dire qu’en arrivant de Finlande j’étais facilement épatée par les produits de la terre. Certes, il y avait de nombreuses variétés de pommes de terre mais ça manquait un peu de couleurs et formes. Là, mes yeux pétillent de tant de biodiversité : le chou romanesco, la patate douce violette…la nature est généreuse. En plus, les produits viennent (presque tous) de chez le voisin, c’est beau !  C’est peut-être pour ça que j’y ai déposé mon cv. En période de (re)construction identitaire et de questionnement professionnel, j’avais besoin d’un job. Eh oui, arpenter les chemins en ressassant « dans quel état j’erre ? », ça donne faim. Alors je me suis tournée vers ce magasin bio.  J’avais plus de radis et je suis aller vendre du pain pour me faire du blé, logique. Je comprends mieux le circuit court, je permets aux gens d’acheter leurs denrées, je suis payée et avec mes sous je peux acheter mes denrées ! Le boulot alimentaire par excellence. Je fais mes courses mécaniquement. J’ai l’habitude de mes rayons, j’achète presque toujours les mêmes produits et quand j’ai commencé à travailler, c’était comme mettre des lunettes de vue. Tout à coup, j’ai vu la multitude de produits, tous ceux à qui je ne daignais pas jeter un œil.  Toutes ces étiquettes pensées pour attirer le client, ces logos et courbes pour évoquer la pâte à tartiner de ton enfance, la soupe de ta grand-mère. J’étais épuisée de tant de sollicitations. Et heureusement que mes oreilles n’étaient pas tant sollicitées que mes yeux. J’apprécie qu’il n’y ait pas de musique criarde ou d’animateurs nasillards « Mesdames et messieurs, les 2 boîtes de sardines pour le prix d’1, n’hésitez plus ! ». Après un temps d’adaptation, ça va mieux même si je lutte en permanence contre les tablettes de chocolat et brioches qui me crient « achète-moiiiiiii ! ». Ce que j’aime particulièrement, c’est le rayon boulangerie. L’odeur du pain qu’on réceptionne le matin est un délice. Toutes ces énormes miches bombées et dorées…ça me fait beaucoup d’effet.  Je suis émue en pensant aux mains agiles qui les ont façonnées. C’est quand même plus sensuel que les boîtes de conserve ! En tant que cliente, je ne réalisais pas qu’il y avait des lutins malins qui me facilitaient la tâche : les gestes experts des employé.e.s font en sorte que tous les produits soient accessibles sans trop d’effort. Moi, qui me plaignais que c’était fatiguant de faire les courses… Je n’avais jamais pensé à ceux qui dès 7h du matin réceptionnent les livraisons, ouvrent les cartons et remplissent les rayons en me saisissant de mon paquet de farine. On ne voit souvent que ceux qui encaissent mais gravitent autour d’eux plein d’autres fourmis ouvrières. J’aime faire la caisse d’ailleurs car je suis assise et surtout je suis vraiment avec les gens. J’échange quelques paroles, je reçois les critiques (bien souvent positives), je crée du lien. Faut être honnête, au bout de 2h à raison de 46 « bonjour – par carte ? – 52,63€ s’il vous plait – merci – très belle journée à vous – au revoir », il faut aller faire un tour dehors. Mais c’est toujours dans la courtoisie et la bonne humeur. Je me demande si biologique, local et équitable riment avec poli, patient et agréable. Ceci dit, c’est peut-être la même chose chez L’éclair, les gens se bonifient probablement. Ou alors c’est moi qui le vit mieux. Quand j’étais étudiante, j’avais été hôtesse de caisse pendant quelques mois dans un hypermarché et je ne me souviens pas avoir échangé des recettes ou des bons plans avec les consommateurs. Par contre, je me souviens qu’on devait dire « Bonjour MONSIEUR/MADAME » parce que « bonjour » tout seul c’était pas assez bien. Et puis, il y avait aussi des clients mystères, un employé en civil qui passait à ma caisse pour contrôler que je faisais tout bien. Drôle de métier…j’imagine le patron qui quitte son costume trois-pièces pour un jogging et un tee-shirt Fruit of the Loom, une casquette Perrier et qui se fait passer pour un client lambda. Ça doit changer de l’analyse financière. Ou peut-être que de nos jours, ils embauchent des intermittents du spectacle pour jouer la parfaite cliente qui coincera le caissier balbutiant. Qui sait ? Au moins, dans mon magasin c’est détendu. Les clients se connaissent presque tous alors ils papotent en attendant leur tour, les enfants dessinent dans un coin au lieu de glisser un paquet de sucettes discrètement dans le caddy. En passant leurs produits « bip », « bip », j’imagine les petits plats qu’ils vont concocter, « bip », « bip », les goûters d’anniversaires, les apéros dinatoires, « bip, « bip ». J’observe aussi leurs manières : il y a les couples où la femme paie et l’homme range et puis l’inverse, ceux pour qui on voit que la gestion de l’argent n’est pas encore claire « c’est moi qui paie », « ah bon mais on avait dit que… ». Les parents qui laissent les enfants se balader avec leur mini caddy et qui ont même le droit de suggérer des produits et ceux qui les empêchent de toucher comme si c’était impur ou comme s’il fallait être mature pour s’acheter des mûres. Il y a ce monsieur qui vient toutes les semaines et qui achètent des tonnes de surgelés et bocaux, je l’imagine père de 7 enfants qui avalent chaque semaine 230€. Cette dame âgée qui « craque » pour du chocolat aux amandes, ça lui changera des petits pois carottes. Cette occupation que j’ai souvent considérée comme triviale et ennuyeuse révèle beaucoup sur la condition humaine. Ça me plait d’être témoin des rituels de chacun, de converser sur le temps de cuisson des lentilles corail ou sur la conservation des maquereaux. Parce que tout le monde le sait :

« Quand l’appétit va, tout va » !