Dites ouïe !

Quand te reverrai-je pays merveilleux ?

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A écouter

A lire

C’est enfin les vacances. On charge la voiture de valises pleines de gants, grosses chaussettes, masques, pantalons rembourrés et mon père prend la route des sommets. Malgré les chants à tue-tête, les jeux de société ou la musique dans mon walkman, le trajet me paraît long. Après quelques heures, cela devient pénible de se partager le siège arrière à trois et quand enfin on attaque les lacets, un soulagement mêlé à une excitation montent en moi. J’ai hâte de découvrir le minuscule appartement qui nous servira de cocon jusqu’à samedi prochain. Les uns prennent possession des lieux sous la houlette de notre mère pendant que les autres s’empressent d’aller louer le matériel de ski guidé par notre père. Je choisis la première équipe et je prends plaisir à déballer nos affaires, à ranger les courses dans la kitchenette. Il faut s’organiser pour tenir à 5 dans 25m2. Les skis dormiront sur le balcon. Cette fois, un couloir me servira de chambre. La moquette et la déco à petits carreaux rouges me conviennent. Le matin, on a rendez-vous sur le front de neige avec des centaines d’autres enfants parés pour décrocher oursons, étoiles ou flocons. J’ai du mal à intégrer le chasse-neige, mes pieds sont entraînés par la pente et mes genoux refusent ce mouvement inconfortable. Je me sens godiche en voyant mon père maîtriser la godille. Heureusement que Roro, le moniteur, fait des blagues pour détendre l’atmosphère. Après des années de planté de bâton, je réclame des cours de snowboard. Sûrement parce qu’à 14 ans, le ski me paraît bien has been. Pourtant, je souffre beaucoup, je suis plus souvent assise au milieu des pistes que dévalant les pentes. Je les vois débouler les surfeurs en baggy et je rêve de m’élancer à leur poursuite, j’envie les championnes qui posent pour Roxy dans les magazines. Alors je persévère malgré mon cul gelé ! J’en veux malgré une certaine crispation sur le tire-fesses. Peut-être que le fait de me distinguer des membres de ma famille me motive. Je les nargue en descendant les escaliers avec souplesse quand eux ressemblent à des robots rouillés. Celui qui a inventé les chaussures de ski a fait une sacré blague. C’était peut-être pour obliger tous ces citadins stressés à ralentir le rythme. C’est ça que j’aime à la montagne, c’est comme comme au ralenti. Chaque matin, l’habillement est mûrement réfléchi : «maman, je mets des collants sous mon pantalon ?», « col roulé ou polaire ? ». J’ai l’impression de partir en expédition pour le pôle nord. Il faut penser aux gants, bonnet, masque, balisto pour le goûter, « t’as pris ton forfait ? »… Quand il fait grand beau, on prévoit le pique-nique sur les pistes ou on a le droit à un croque-monsieur/frites à la terrasse des Marmottes givrées. Certains jours, c’est de la « purée de pois », je pars à reculons au soleil levant, j’hésite à rester bouquiner au chaud et puis je me dis qu’il ne reste que deux jours alors je me motive à sortir. Le soir, je rentre trempée, fourbue, satisfaite tout de même d’avoir «amorti mon forfait» et je me requinque d’un bon chocolat chaud. C’est ça aussi que j’aime pendant les vacances au ski : le goûter. La chaleur de l’appartement me prend aux joues, je me déleste de mon équipement d’aventurière, chacun se serre autour de la petite table, l’odeur de chaussettes sales, la trace des lunettes, les courbatures ne nous arrêtent pas. Je trempe ma brioche dans le lait et cela a un goût différent du reste de l’année. Il est seulement 17h et je serais cap’ d’aller me coucher. C’est le moment de trouver un coin tranquille pour écrire mon journal ou écouter ma musique. Mon frère et ma sœur se chamaillent au pied de mon lit quand mon père, inépuisable, propose un tour dans le village. Je referme mon magazine mi agacée, mi amusée. J’accepte de remettre à plus tard les moments en solo et je les rejoins. Y a comme un parfum d’euphorie dans l’air. Même si je me sens épuisée et que j’ai envie d’être tranquille, je me laisse aller. C’est comme si l’air de la montagne était chargé de gaz hilarant, comme si chacun s’autorisait à délirer dans cet espace confiné. La dernière journée est particulière pour moi, je regrette que ce soit passé si vite. Je dévale les pentes en slow motion pour apprécier chaque seconde, je sens mon cœur jubiler d’être entraîné à toute vitesse dans ce blanc immaculé. On prend le télésiège de 16h45 et chacun s’offre la dernière piste. C’est ça aussi que j’aime au ski : être seule. Seule avec mes peurs de tomber, de me casser une jambe, être seule responsable de mon équilibre, de ma vitesse, de ma direction puis nous retrouver tous les 5 autour d’une raclette et partager nos sensations. C’est peut-être l’immensité qu’offre la montagne qui me fait supporter la promiscuité. Le jour, je vole librement et la nuit j’accepte de me lover contre mes proches. Demain, on redescendra de la montagne pour retrouver la vie normale, je serai probablement heureuse de retrouver ma chambre à moi et mon confort. En attendant, je savoure l’ivresse générale, le bruit de mes pas dans la neige et je m’estime chanceuse d’avoir des parents si généreux.

Dites ouïe !

Correspondance à Destination Indéterminée

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Billet réalisé pour l’émission Du Piment Dans Le Citron de Radio Campus Rouen (émission complète à écouter ici)

 

A écouter

 

A lire

J’ai 5 ans et je rêve de devenir chanteuse et danseuse. J’ai 11 ans et je me vois en reporter. J’ai 16 ans et je décide que je serai globe-trotteuse ou plus précisément testeuse pour le guide du routard. J’ai 23 ans et je deviens chargée d’administration…pour des compagnies de spectacle tout de même. La scène et le voyage restent près de moi. Après quelques années, je me sens essoufflée alors que c’est même pas moi qui ait dansé. Alors je pars en voyage, le guide du routard en poche. Après quelques années, je me sens déboussolée alors je rentre. J’ai 29 ans, qu’est-ce que je fais ? Il est grand temps de se poser dit la société. Et pourtant, autour de moi ça bouge. J’entends parler de démission, congé sabbatique… Ceux qui, il y a 7 ans, me disait « c’est fou ce que tu fais ! » osent à leur tour.  Je me sens soulagée que ce que ce sentiment de perdition soit partagé. On en parle même à la radio et dans les magazines. Qui suis-je ? devient le tube de l’été. Dans quel état j’erre ? le film oscarisé. Et puis, je sens que la société a évolué. On nous propose des séminaires de réorientation et bilan de compétences. Des cinquantenaires se retrouvent en stage d’immersion comme en troisième. Marie-Chantal passe de clerc de notaire à styliste ongulaire, Thomas s’en va de la bourse pour la bouse en devenant éleveur de vaches. Javier, à 47 ans, décide de prendre sa retraite. Certains ont besoin de partir loin pour se retrouver, ils vendent tout sauf leur vélo qu’ils enfourchent pour un tour du monde. D’autres ont plutôt besoin d’immobilité, ils réintègrent le foyer parental et se font choyer en attendant de se réaliser. Tout semble possible. Et puis, d’autres choses ont évolué : Stéphanie et Jérémy se sont mariés, depuis que Mme Senlis est veuve, elle est constamment à l’étranger, Paul et Nathan ont divorcé, Milo est né, Annabelle est devenue Roger. Mes voisins ne mangent plus de viande, la boulangère s’est mise au taï chi et mon grand-père apprend l’italien. Moi, en exploratrice, j’essaie tout :  l’expatriation, le mariage, le sans gluten, l’introspection, le nomadisme, je pense donc je suis, le tout cru, le divorce, le stage « que faire de ma vie », le polyamour, je m’aime donc je suis, l’occupation mentale, le Feng Shui, les jeux de société, je jouis donc je suis, la guidance astrologique, l’improvisation théâtrale, la sobriété sentimentale, la cohérence cardiaque…c’est que je suis un vaste sujet. J’ai 34 ans et déjà mille et une vies derrière moi.  Je comprends que la personne que je suis a été façonnée, éduquée, influencée par le monde extérieur pendant des décennies. J’apprends la patience et j’avance petit à petit vers Moi. Je suis désormais attentive à ma voix intérieure. Je fais tomber les masques un à un et je les regarde se briser avec nostalgie. J’ai parfois l’impression que je perds l’équilibre comme si ces facettes de ma personnalité étaient des béquilles. Alors je me repose, je me berce. Tel l’arbre que j’aperçois de ma fenêtre, je perds mes feuilles, je me dénude, certaines branches sont à tailler, seul le tronc solide subsiste. Je me sens amputée, j’ai froid et pourtant je sens la sève douce comme le miel qui remonte de mes racines et me promet que la vie continue à s’écouler, de nouvelles branches vont pousser, de beaux fruits vont briller. Bientôt, je saurai quoi faire de ce corps et de ces pensées pour être en accord avec qui je suis pour de vrai. Patience, j’avance doucement vers l’hiver, j’accepte ma mort symbolique car je sais que le printemps viendra me réveiller avec des tas de nouvelles idées et une connaissance de moi plus affinée. J’accepte de changer, de me métamorphoser comme la nature le fait chaque année. La constance des saisons me conforte dans l’idée que tout est justifié. J’arrête de tirer sur le brin d’herbe pour le faire pousser, humblement je l’observe, je l’encourage, je lui fais confiance car il sait comment s’élever. Je prends exemple sur la lune qui croît et décroît en toute simplicité.  J’accepte de ne pas tout savoir, de ne pas tout décider.  J’accepte aussi de ne pas rentrer dans les cases prédéfinies, de ne pas savoir quoi répondre à la question 26. Je suis unique et complexe alors je m’étudie pour pouvoir mieux entrer en relation avec les autres êtres et trouver ma place au sein de ce monde qui nous entoure. Sans précipitation, sans pression, j’accepte le changement. Je m’en remets à la Vie qui me montre le chemin. Tout est bien.

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Orage, ô désespoir !

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A écouter

 

A lire

Quand j’étais ado, je détestais le mois de novembre. Faut dire que beaucoup de choses me révoltaient à cette époque. Octobre ça passait car c’est le mois de mon anniversaire, y avait les fêtes, les cadeaux et les vacances. Décembre, ça sentait les clémentines, Noël et les vacances. Novembre, par contre, c’était long, froid, gris et moche. Et encore, je pouvais m’estimer heureuse qu’il y ait des jours fériés. Pour moi, chaque jour était le même : pluvieux, sombre, déprimant. Je partais à l’aube au collège et rentrais à la nuit. Et le week-end, je m’enfermais dans ma chambre sans ouvrir les volets. Ma mère m’appâtait pour aller ramasser des champignons dans la forêt au-dessus de chez nous et j’acceptais en grognant quand elle proposait une contrepartie intéressante. En fait, toute l’année, j’étais sensible à la météo, en gros quand il ne faisait pas beau, tout était foutu. C’était normal, tout le monde se plaignait quand il pleuvait. Je me dis aujourd’hui qu’être le soleil ça doit pas être de tout repos. Les gens attendent tellement de lui. S’il a l’audace de ne pas se pointer, tout le monde râle. S’il donne des coups de soleil, on l’accuse. S’il est là trop souvent, on ne le voit même plus. Je trouve ça fascinant comme les gens vivent en fonction de la météo, comme si le climat définissait leur état. Ou plutôt comme s’il y avait une communauté occulte qui régissait leur vie par la pluie et le beau temps : les fameux « ils ». Ils ont dit que ça allait pas durer. Ils ont annoncé une tempête. Ils prévoient une canicule. Ils ont l’air sacrément influents parce que des milliers de gens s’habillent, organisent, se réjouissent ou se lamentent en fonction de ce qu’ils ont décidé. Moi qui croyais qu’on vivait dans un pays où règne la liberté de penser et de faire… En plus, on nous dit qu’on peut pas prévoir l’avenir alors que certains ont le culot de définir demain. Comment on faisait à l’époque où Evelyne Dhéliat n’existait pas ? Sûrement, qu’ils se les gelaient parce qu’ils mettaient un tee-shirt au mois de janvier. Ou peut-être qu’ils observaient…le matin, ils sortaient le bout de leur nez pour jauger. C’est sûr que de nos jours, on veut pas se risquer, il suffit de cliquer bien au chaud dans notre canapé pour savoir de quoi demain sera fait. Ceci dit, heureusement que la météorologie a été inventée pour agrémenter les discussions des Français. Elles sauvent les gens de situations catastrophiques. Les intempéries sont leurs alliées quand ils refoulent leurs ressentis. Ouf, pas besoin de parler de moi, y a eu une inondation à Trifouillis-les-Oies. Aujourd’hui, je suis allée me balader, un dimanche dans le brouillard de novembre, il y a 20 ans j’aurais mieux aimé aller en prison. L’avantage c’est que je suis seule. J’aime marcher dans les feuilles mortes imbibées. L’air frais me chatouille les narines. Par endroit, la boue s’agrippe à mes chaussures comme pour me demander de ralentir. Des oiseaux piaillent, est-ce qu’ils partiront en Afrique bientôt ? Les feuilles encore tenaces au sommet du bouleau bruissent et me susurrent des poèmes. J’aperçois mon arbre, non pas que je l’ai planté mais il est un peu comme un ami. Toujours au rendez-vous. Je l’approche timidement, c’est qu’il est impressionnant même dépourvu de ses glands. Je l’enlace tendrement, j’enfouis mon visage dans son écorce moussue et j’écoute ce qu’il a à me raconter. Il se met à bruiner et je me sens en sécurité. Je prends congé de mon compagnon végétal pour continuer à cheminer. Les gouttes jouent de la musique sur le bout de mon nez. Je me délecte de l’humidité car je sais qu’à tout moment, je peux décider de rentrer pour aller me réchauffer. Entre le canal et les marais, un ruisseau s’est formé, je m’arrête pour le regarder. Ça clapote, ça mousse, ça se précipite. On dit que la nature s’endort en hiver et je la trouve encore bien enjouée. La semaine dernière, j’étais devant la mer et elle n’avait pas l’air prête à hiberner. La brume s’est dissipée. Un bruit curieux me fait revenir sur mes pas, je vois des vaches alors j’imagine un veau juste né, ou serait-ce un oiseau ? J’approche sans pouvoir distinguer d’où il provient. C’est peut-être un ragondin, j’en vois souvent nager par ici. Je ne parviens pas à identifier son auteur et je ne cherche pas plus. Ce bruit c’est comme un appel, quelque chose qui vient me confier : « Tout est là, à portée de main, il suffit de contempler ». Le soleil perce les nuages et inonde mon visage de chaleur. « Merci » que je lui dis. C’est tellement délectable quand il arrive sur la pointe des pieds pour me surprendre, quand je ne l’espérais pas et qu’il me fait un clin d’œil. Tellement moins prévisible qu’un ciel d’été. Au fond, je sais qu’il est toujours là pour moi, le tout est d’accepter quand il a besoin de se cacher. Je poursuis mon chemin, définitivement réconciliée avec novembre.

Dites ouïe !

Aïe confianceeeeeeee

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Billet réalisé pour l’émission Du Piment Dans Le Citron de Radio Campus Rouen :

 

Emission complète à écouter sur https://soundcloud.com/user-602790540/du-piment-dans-le-citron-05-11-19-hypnose

Dites ouïe !

Joue contre joue

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A écouter

 

A lire

Lumière tamisée, des lampions scintillent, des jupes virevoltent. Je me sens comme une fée invitée à une fête dans la forêt magique. L’appréhension m’étreint en voyant tous ces couples enlacés en cadence. Je ne sais pas faire ça, je n’ai pas appris. Est-ce qu’ils voudront de moi dans leur ronde ? Je repense au documentaire Le grand bal que j’avais trouvé fascinant et effrayant car je m’étais sentie exclue de ce monde réservé à ceux qui savent lâcher prise, se laisser porter et s’accorder. Un premier homme m’invite et tout de suite je sens la peur de décevoir, l’envie de dire « je ne suis pas celle que tu crois ». Je me sens gauche dans ses bras, j’ai envie de lui plaire, d’être considérée comme une bonne partenaire de parquet. Il m’apprend, il compte les temps. Je me laisse porter en restant concentrée. Et puis, il y a les cercles, je me sens beaucoup moins jugée dans la foule. On me prend les mains tout naturellement, je me sens entraînée. J’observe les pas chorégraphiés et très vite je prends mon envol portée par l’énergie collective. Mon sourire reste accroché à mes oreilles pendant que mon corps s’élance. Je regarde tous ces gens, qu’est-ce qu’ ils sont beaux. La sueur coule dans mon dos et je me sens vivante ! Je réalise la chance que j’ai d’être en vie, d’être pleine d’énergie et d’être accompagnée dans ma gaieté. Je m’enivre des rires, des regards francs et charmants. Toute cette liesse me berce. Je trouve ça si touchant de se rencontrer en dansant, pas de conversations inutiles, c’est comme si on avait posé nos cerveaux au vestiaire pour laisser la place au langage corporel. Je me sens ballottée comme dans une tempête confortable, celle où on sent qu’il n’y aura pas de naufrage, ni de blessés. Je jubile de partager cette joie intense d’être là, juste ça, sans aucun objectif productif et quantifiable. On se croirait au bal masqué, derrière les barbes et les rides, je vois les gamins que nous étions. Comme dans la cour de récré, on se cherche, on crie, on se court après et on tape des pieds. Ici, tout semble autorisé. En l’espace de quelques heures, j’ai croisé tant de regards que j’ai l’impression d’avoir voyagé autour du monde et plus loin encore. J’ai serré des mains chaudes, des moites, des fermes, des timides et je suis touchée qu’une telle diversité puisse vibrer à l’unisson. C’est comme si nos cœurs s’accordaient pour amplifier les pulsations de la Terre. Sans hésitation, je me mêle à cet orchestre mouvant. Je n’ai plus peur de me tromper. Les mots de mazurka, gavotte, bourrée, valse glissent sur moi. Je m’intéresse surtout à ce qu’ils créent. Partout, c’est  l’amour que je vois briller. Tous ensemble, on ne fait qu’un. C’est déjà l’heure de la dernière danse et du chœur se détachent des duos. J’offre ma confiance à l’inconnu qui me prend la main. J’autorise mon corps à se rapprocher et à être entouré. Je lâche prise sur mes envies de tout contrôler, danseuse n’est pas nécessairement meneuse. J’accepte l’intimité et la lenteur quand il s’agit d’être à deux, je contacte ma douceur et tout mon être est à l’écoute de mon partenaire pour honorer l’œuvre des musiciens. Quand tout s’arrête, je me sens ivre sans avoir bu une goutte d’alcool, je suis shootée à l’euphorie. Alors je titube jusqu’à mon lit, les étoiles tournent, ma peau palpite…je m’endors en fredonnant « c’est beau la vie ».

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Vive la France !

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A écouter

 

A lire

J’ai envie de vous parler de Polo… On commence à bien se connaître tous les deux, ça fait des années qu’on se côtoie. Fidèle et réglo, je sais que je peux compter sur lui. Je sais aussi qu’il faut pas déconner, il t’explique les règles du jeu : chaque fin de mois, je dois pointer et j’ai juré de pas rester les bras croisés sur mon canapé. Il me permet même de partir en vacances, comme les autres Français, 30 jours par an je peux partir bronzer ! Des fois, je le sens s’éloigner comme s’il m’oubliait, je ne le prends pas mal, au contraire, je me dis qu’il a beaucoup de chats à caresser. Et puis même overbooké, chaque mois il pense à mon virement. J’ai saisi les règles du jeu : si je bosse, j’ai droit à un cadeau, c’est du troc en fait. Et puis il y a Cafrine aussi, c’est un peu comme une maman poule, elle me file des sous pour mon loyer et quand Polo a tout donné, elle prend le relais. J’ai failli oublier Séculine, une sacrée copine. C’est ma couverture de survie, dès que j’ai un pet de travers, que je sens l’angoisse poindre, elle arrive et prend tout en charge. Elle a des tas de pilules colorées brodées à l’intérieur de sa cape et si je me sens très très mal, elle m’amène dans des endroits où on s’occupe de moi et tout ça GRATOS…c’est dingue ! J’ai souvent entendu « tu vis pas au pays des Bisounours ! » et j’ai jamais bien compris parce qu’avec tous ces amis, qu’est-ce que je me sens bien câlinée ! Grâce à eux, j’ai le loisir de raconter ma vie, ma cousine peut faire grandir son bébé dans son ventre en toute sérénité, mes voisins dorment au chaud. Il paraît qu’il y a des pays où il faut se débrouiller : si t’as pas d’argent, t’es moins que le néant. J’y crois pas. Comment peut-on supporter une vie sans sa cure thermale annuelle subventionnée ? Y a même des gens qui décident de tout quitter : leur maison, leurs terres, leurs amis, leur famille, ils entassent leurs souvenirs dans une minuscule valise et parcourent des kilomètres pour venir chez nous. Franchement, chapeau ! C’est bien un signe que notre pays est formidable. On devrait se sentir flattés et les remercier tous ces migrants de tant aimer notre douce France. La semaine dernière, dans la rue, un homme m’a tendu la main, il voulait s’acheter un pain au chocolat pour son ptit déj. J’ai trouvé qu’il abusait… « une chocolatine ? Et pourquoi pas un Paris-Brest pendant qu’on y est ! ». J’ai toujours refusé de donner de l’argent aux mendiants en retenant ce que j’avais entendu dans mon enfance : « on sait jamais s’ils vont s’acheter de l’alcool ou de la drogue ». J’ai fait un rapide inventaire de mon sac et je lui ai proposé une galette de riz complet. J’ai été offusquée qu’il refuse puis j’ai passé mon chemin. J’ai parcouru quelques mètres, je me sentais agacée alors je suis revenue sur mes pas et je lui ai donné 1€ en lui disant que j’avais changé d’avis. C’est fou comme en l’espace de quelques secondes, je m’étais transformée en prout-ma-chère alors que 20 minutes plus tôt je faisais du stop au bord de la route. L’hôpital qui se fout de la charité ! J’avais eu le culot de mépriser cet homme parce qu’il avait eu l’honnêteté de formuler une demande précise. C’est pas parce qu’il est marginal qu’il doit se contenter d’un en-cas qui ressemble à du polystyrène… Avec les milliers d’euros que ma chère patrie m’a versée depuis des années, c’est le moins que je puisse faire. J’aurais envie de détourner la maladresse de Marie-Antoinette et de distribuer une bonne brioche sortant du four à tous ceux qui réclament un petit morceau de pain. Bref, je remercie cet homme qui m’a permis de me remettre en place. Tout circule. On me rend service et j’aide à mon tour. La vie est faite d’échanges. Des fois, je rencontre des gens qui disent qu’on vit dans un « pays d’ assistés » en parlant de l’Hexagone et ils refusent de côtoyer Polo, Cafrine et Séculine comme si c’étaient des galeux. Ils me toise depuis leur trône de l’Indépendance comme si c’était grâce à eux que je me fabrique une vie paisible. C’est juste que moi j’accepte les cadeaux quand il y en a. Si un jour il n’y a plus de cadeau, je n’irai pas bouder dans mon coin en braillant à la trahison, je m’adapterai et ça se passera très bien. J’entends déjà les « si tout le monde profitait, on serait mal barrés ! » et je leur rétorque « on ne sait pas, on n’a jamais essayé. Chiche ?! ». Certains ont peur d’une éventuelle punition divine s’ils croquent la pomme qu’on leur tend. Comme si on n’ avait pas le droit au bien-être. Ça me fait penser à ces parents qui minimisent leur amour pour leurs enfants pour que ces derniers s’habituent à « notre monde si cruel ». C’est justement en ouvrant nos cœurs, en lâchant prise sur nos peurs qu’on se sentira confiant et courageux. Je suis convaincue que si chaque Français consacre son énergie à accepter sa situation voire, si j’ose (!), à se réjouir, Séculine fera des économies et se concertera avec Polo et Cafrine pour mieux distribuer les cadeaux ! Comme ça, il y en aura pour tout le monde, plus de jaloux, et tous ensemble on criera « Vive la France ! ». Sans plus attendre, je prends conscience de la chance que j’ai d’être née dans ce beau pays riche et généreux et je rugis de plaisir !

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Dans ta Benz Benz Benz

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A écouter

A lire

J’avais rarement osé peut-être trop influencée par les discours catastrophistes genre « t’es dingue, tu peux tomber sur un taré ! » et aujourd’hui, j’envoie valser les préjugés. Même pas peur. Je me poste au bord de la route et je tends le pouce. C’est drôle comme brandir un doigt peut être compris de tous sans parler la même langue alors qu’on a parfois beaucoup de mal à communiquer avec des mots. Ça me conforte dans l’idée d’apprendre la langue des signes. Pas besoin de gesticuler, de me mettre en travers de la route, de me transformer en femme-sandwich, je trouve ça même classe comme geste, discret et efficace. Devant le défilé des voitures, je m’imagine dans l’arène graciant de beaux gladiateurs ! Mais revenons en 2019, sur le bitume. Le stop, c’est un excellent moyen pour apprendre à demander et surtout à accepter le refus. Il y a quelques mois, j’aurais très mal pris le fait que toutes ces voitures ne s’arrêtent pas pour moi. Je leur en aurais voulu, les traitant de cons, d’individualistes, j’aurais pu m’en vouloir aussi « qu’est-ce que je fous là ? Franchement la honte d’être sur le bord de la route comme une clocharde ! ». Aujourd’hui, droite dans mes chaussures de rando, je souris à tous ces gens qui passent. J’ai envie de prendre le temps, je fais confiance à l’imprévu. Même si la pluie commence à tomber, je sais que quelqu’un va s’arrêter. En attendant, j’observe le ballet des automobilistes et je m’amuse de leurs réactions. Certains haussent les épaules avec un sourire en coin comme pour s’excuser de ne pas accepter, d’autres regardent droit devant comme si je les menaçais, c’est comme s’ils avaient peur de mon pouce tendu alors qu’ils en balancent à longueur de journée sur Facebook. C’est comme si les félicitais d’ailleurs. D’autres agitent les bras pour me montrer qu’ils rentrent chez eux à 200 m, certains ont l’air sincèrement désolés en me désignant la voiture pleine. En quelques secondes, on crée déjà une relation et ça me plaît. Je ne leur en veux pas de continuer leur chemin sans moi, ça m’apprend la patience et la foi. Je m’imagine bien installée dans une voiture pour provoquer ma chance. Ça me plaît de me dire que ma demande muette est aussi une invitation, une invitation à se questionner « est-ce que j’ai envie de faire monter cette inconnue dans ma voiture ? », une invitation à prendre du recul sur ses peurs et ses principes « je ne suis pas l’arche de Noé, elle peut pas s’acheter une voiture, encore une assistée !». Une invitation à se montrer généreux, à partager la solitude d’un trajet, à se raconter. C’est ça qui me plaît, le stop c’est un échange. Quand j’attends longtemps, je commence à me questionner « est-ce que mon sourire a l’air forcé ? J’aurai du m’attacher les cheveux pour paraître moins bohème ! Est-ce que j’aurais du partir à une heure plus propice aux passages ? ». Et puis justement, quand mon mental sceptique et angoissé se met à ruminer, une voiture met son clignotant. Je saisis mon sac à dos et m’élance vers la vitre ouverte côté passager. J’annonce ma destination et me réjouis qu’on s’y rende aussi. C’est un pur plaisir de me glisser dans l’habitacle. Ils n’hésitent pas à déplacer leurs affaires pour me laisser m’asseoir : un tas de dossiers pour la réunion, les provisions fraîchement achetées, certains osent même éloigner leur précieux sac à main sur le siège arrière. Une fois, j’ai même pris la place du levain d’un boulanger qui partait pétrir son pain, j’étais honorée de voyager dans le même espace que cette préparation magique ! J’ai l’impression de savourer encore plus ce confort qui m’est offert gracieusement. Parfois, les gens s’excusent du bazar dans leur voiture, du chien qui me renifle ou de la fumée de cigarette et je suis pleine de gratitude. Je suis touchée qu’ils m’ouvrent la portière de leur intimité même pour quelques minutes. Parce qu’une voiture, c’est un espace particulier, confiné. Il n’y a pas de meuble entre nous, seul un petit frein à main délimite nos territoires respectifs, on se toucherait presque. En m’acceptant dans leur voiture spontanément, tous ces gens m’autorisent à découvrir leur univers : les papiers de bonbons froissés dans le cendrier, des gris gris qui pendent au rétroviseur. C’est fascinant de rencontrer des gens si différents, un jour avec un paysan, une chanteuse lyrique, une communauté internationale de hippies, un couple de hollandais fortunés, un tatoué au grand cœur, des quinquagénaire rangés, un chasseur. Je me sens toute petite dans une berline neuve qui sent le cuir, je suis bringuebalée dans une 4L, j’apprécie l’espace d’un camping car. Ce choix de déplacement m’ouvrent les portes d’univers que je n’aurais pas fréquentés, ça m’apprend à dépasser les clichés. J’aime accéder à un bout de quotidien de toutes ces personnes, je suis surprise que la plupart se livre, peut-être que le fait de regarder dans la même direction aide mieux à se dévoiler ou alors c’est le caractère éphémère de notre rencontre qui désinhibe. Certains sont nostalgiques car ils ont aussi voyagé en stop à une époque, d’autres n’ont jamais osé mais ils « prennent régulièrement », d’autres se sont arrêtés sans savoir pourquoi. Je les écoute me parler de leurs passions, de leur amour pour la région, de l’histoire des paysages que l’on traversent. Ensemble, on est en mouvement et pourtant le temps se suspend. Beaucoup font des détours pour me rapprocher de ma ligne d’arrivée. Je reprends confiance en l’humanité : oui il y a de la solidarité, oui on peut encore se rencontrer en toute simplicité. J’arrive à destination et malgré l’envie de prolonger cet instant privilégié, il est temps de se quitter. Je les salue chaleureusement et je descends de la voiture sans regret, je sais que d’autres rencontres m’attendent au prochain carrefour…

Merci à Michèle, Guillaume, Yves, Eric, Michel, Sylvie, Claude, Sophie et Jean-François, Frank, Marc et Christophe, Marcel, Paulette, Tony, Vanessa, Marylou, Wilfried, Romain, Bouchar, Pierre et tous les autres qui ont accepté de m’ouvrir la portière de leur intimité et m’ont aidée à voyager.

 Merci aussi à tous ceux qui continuent à tendre le pouce et à ceux qui acceptent de lever le pied !