Ondes sensibles

La petite taupe

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Cela fait un petit bout de temps que je n’ai pas écrit d’article. Je sais pourtant l’immense satisfaction que cela me procure, pourtant, l’étincelle créatrice se trouvait sous les décombres. J’avais pris la décision de déménager, il a fallu en assumer la responsabilité. Même si c’était pas le meilleur moment pour moi de trier, porter, emballer/déballer, il a fallu agir. Comme j’avançais à reculons pour changer de lieu de vie, c’est dans l’urgence que j’ai choisi un nouveau nid. La maison de mes rêves confortable, propre et chaleureuse n’était pas encore disponible. J’ai respiré ma frustration et accepté ce que la Vie me proposait. Je relativise et je me réjouis d’avoir surmonté cette étape et de tourner une nouvelle page. Je peux à présent tisser mon cocon et entrer en hibernation. Justement, le solstice d’hiver arrive avec sa nuit illimitée. C’est aussi le moment pour moi d’entrer dans mon hiver féminin puisque le sang menstruel s’écoule. Je sens l’automne me quitter et puis aussi toutes les autres saisons. Il neige à gros flocons dans mon giron. Dans la rue, j’entends Jingle Bells et je me dis qu’il y a quelque chose qui cloche. J’observe le sapin de Noël fièrement redressé et je me sens glisser vers le sol. Alors que je suis emmitouflée dans ma doudoune, je me sens dénudée. Même si je déguste une crêpe au caramel, je me sens décharnée. Est-ce que quelqu’un pourrait m’expliquer ? Y a-t-il encore un capitaine dans mon navire ? Pas de réponse. Alors je tombe. Je me roule entre les racines du chêne centenaire qui a perdu ses feuilles. Comme la Vilaine inonde les champs bretons, je noie la terre sous mes larmes. Mon fidèle Ego, tel le corbeau, se perche sur une branche et m’encourage à sa façon : « Regarde-toi petite morveuse, c’est désespérant de se laisser aller autant… Je t’ai vue beaucoup plus digne. ». Je rentre dans son jeu et pleure de plus belle, je bave, j’éructe. Atterré, il s’envole. Je suis seule à présent. Je vois bien de la lumière à proximité, mes proches s’affairent lampions à la main, paillettes aux tempes. Les flûtes de champagne, au garde-à-vous, prêtes à abreuver les joyeux assoiffés. Comme si j’étais responsable de charrier tous les cadeaux du monde, je me sens plombée. Alors je reste à terre, je laisse couler. Cette fois, c’est le renard qui se pointe et me souffle : « Et si tu ne pouvais plus te relever ? Qu’arrivera-t-il si tu te laisses trop aller ? ». Je choisis de l’ignorer et il passe son chemin. Je n’ai encore jamais vu personne être aspiré par la terre, je la sens sous mon corps, solide et rassurante litière alors je prolonge cet état d’immobilité. Je me sens infiniment petite recroquevillée dans la main du Monde alors je me laisse bercer. Le temps passe, quelques secondes ou une éternité, je me hisse sur mes frêles jambes comme l’enfant qui marche pour la première fois. Je me mets en route vers la lumière plus légère. Je me retourne et j’aperçois mes traces laissées sur la neige immaculée : des peaux de chagrin, des miasmes, du sang vicié, des regrets,des non-dits, des excréments de colère… Je les abandonne assurée. Je couvre mon corps de tissus moelleux, je régale ma gorge d’une boisson mielleuse, je croque des biscuits épicés et l’électricité circule dans mes merveilleux vaisseaux. Je m’étonne de cette panne de courant passagère et je me félicite de l’avoir traversée sans dommages. Mon sourire est encore timide, je sens que les muscles de mon visage doivent retrouver leur tonus pour tendre vers le haut. Déjà à l’intérieur, mes poumons retrouvent leur place et mon plexus solaire prend de l’ampleur. Maintenant que je me tiens debout, la chute et son atterrissage me paraissent moins impressionnants. Je me sens même grandie et des chatouilles sous les omoplates m’invitent à penser que des ailes sont en train de se déployer. Je n’ai plus peur d’une prochaine descente. Je m’élance sur le trampoline : Hope and down. Dépression vient du latin depresso qui signifie « enfoncement ». Longtemps, j’ai entendu à la météo ce terme sans trop m’inquiéter. Je ne ressentais pas la même chose quand il s’agissait de personnes. Entendre « ma tante fait une dépression » ou « mon collègue est dépressif » me faisait peur. Ce mot me paraissait puissamment destructeur comme une méchante sorcière. Je lui préférais déprime. Aujourd’hui encore, je sens bien qu’on le cache derrière des anglicismes comme blues ou burn-out, on l’évite en disant : « je suis très fatigué.e ». Moi, je décide de le prendre dans mes bras et de l’accepter tel qu’il est. Dans dépression, j’entends bien cet état de glissement de terrain, cette attirance irrémédiable vers le sol et je réalise que pour remonter la pente, j’ai besoin de m’enfoncer dans le tunnel. Je me rassure : je ne tomberai pas dans des abîmes, le fond parait peut-être inatteignable et pourtant il m’attend quelque part pour me réceptionner. Le tout est d’accepter de me laisser glisser, je préserve mes ongles qui crissent sur la paroi, je me laisse aller en m’accrochant à la Confiance qui bat dans mon cœur. Avant, je refusais de lâcher prise, je voulais tout contrôler, je voulais m’en sortir seule comme une grande, je me culpabilisais parce que « quand même il y a pire dans la vie que mes ptits soucis ». Je me réprimandais : « franchement tu peux t’estimer heureuse, il y en a qui crèvent de faim ». Et maintenant, j’accepte ma douleur telle qu’elle est, je décide d’aimer aussi mes fragilités, je sens qu’il est bon de les apprivoiser. Rater un concours peut être aussi dévastateur que la mort d’un proche, se casser une jambe peut causer autant de malheur qu’une faillite. Un enfant peut se sentir totalement démuni s’il ne retrouve pas son doudou en pleine nuit, lui dire que « ce n’est pas grave » n’atténuera pas son mal-être. Chaque intensité de douleur est légitime et c’est important que chacun puisse l’exprimer en se sentant écouté. Il me semble que la dépression, que j’identifie comme un besoin de lâcher les armes, de lever le pied sommeille en chacun de nous et je souhaite à chaque individu de pouvoir vraiment vivre cette étape. S’offrir le luxe d’un voyage dans les profondeurs de soi. Il ne s’agit pas de me laisser tomber sans filet car il y a des gens formés pour m’accompagner dans ce glissement de terrain. Ils se tiennent sur le bord et me tendent un kit de sécurité : eau, vitamines, plaid, mouchoir, doudou. Bien arrimée, j’allume ma lampe frontale et je descends vers le côté obscur de ma force. Je souris en pensant qu’à la météo, ils disent aussi : « une dépression passagère laissera la place à l’anticyclone ».

Ondes sensibles

Quand l’amer monte

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Dans ma famille, il me semblait que la colère était absente. J’ai rarement vu ou entendu mes parents ou grands-parents hausser le ton. Il y a bien des bouderies, des mots mesquins et pas de bruit. Quand j’ai habité avec mon ex mari, j’étais outrée. Il pestait régulièrement et à voix haute (même si c’était du finnois, je comprenais que c’était pas des mots suaves!). Je me sentais tout de suite concernée alors qu’il rageait d’avoir écrasé son pouce avec le marteau ou d’avoir perdu une minuscule vis indispensable. Il m’a fallu des années pour comprendre que c’était pas contre moi et puis, surtout, que ça le libérait. Très vite, il pouvait redevenir enjoué. J’étais à la fois perplexe et envieuse. Je comprenais que pour lui, il suffisait de cracher son venin pour continuer son chemin serein. Alors que pour moi, la moindre contrariété restait coincée entre mes dents serrées. Comme je refusais la permission de sortie à ma colère, elle faisait le mur par divers moyens : des boutons blancs au creux du nez, des brûlures d’estomacs, des migraines carabinées. Pendant des années, je ne me considérais pas en colère puisque rien ne sortait. Peut-être vexée oui. Énervée ? Noooooooooon ! Surtout pas quand on me disait « t’énerve pas ». Je copiais mes proches : les frustrations, les sentiments d’injustice, les douleurs, je les gardais bien au chaud dans mon ptit ventre. Je lâchais quand même quelques larmes et je pensais que ça suffirait. Je claquais ma porte de chambre aussi ! Je me faisais engueulée, c’était pire car la culpabilité l’emportait. A l’époque, c’était pas beau la colère. Bouh ! Valait mieux la cadrer celle-ci au risque d’être qualifiée d’hystérique. C’est peut-être pour ça que je me sens choquée quand j’entends les gens crier ou s’insulter. Aujourd’hui, c’est presque l’inverse, comme s’il fallait se rattraper. On nous exhorte à l’exprimer haut et fort. C’est peut-être pour ça que ma voisine hurle sur sa fille ou que les gens s’insultent sur les forums. Ils se lâchent enfin ! Et puis c’est comme s’il fallait forcément la jeter sur quelqu’un. Un genre de squash émotionnel. Il paraît qu’il y a même des sociétés qui proposent d’aller casser de la vaisselle pour se libérer. Alors j’ai essayé aussi, pas de casser des assiettes (je suis écolo !), mais de la sortir celle que j’ai couvée. Au début, c’était risible, je m’entraînais dans la voiture à m’égosiller et j’avais la voix cassée. Faut dire que c’était pas très spontané : « allez à trois, tu es très très énervée » ! Elle n’osait pas se risquer à l’extérieur. Parfois, j’écris ou plutôt je griffonne rageusement ma hargne. Quand ça ne suffit pas, je m’apprête à envoyer cette accusation à la personne concernée pour qu’elle comprenne bien que * !!!&¤** ! Et puis, je souffle et me raisonne : ce sera sûrement plus fructueux que ça se règle entre moi et moi. Je mets en scène un dialogue fictif, en m’exprimant à voix haute, certes ça sonne mélo mais ça reste pas bloqué sur le papier ou dans ma gorge. J’ai pensé que la méditation m’aiderait à la canaliser puis j’ai compris que cette émotion-là, j’ai besoin de la sortir du corps, pas de lui dire «sois gentille, c’est bien respire ». Je sens qu’elle a besoin de prendre de l’ampleur alors je la danse. Sur des rythmes africains, je tape des pieds. J’envie les enfants qui ont encore le droit de l’exprimer spontanément en public. Moi, c’est en huis clos que je la laisse s’échapper comme si elle était trop laide pour être montrée. Je lâche la bride dans la nature aussi, comme si elle, elle pouvait recevoir ce trop-plein d’émotions sans me juger. Ça me fait du bien parce qu’en hurlant au vent, j’ai l’impression qu’il rit, qu’il me félicite plutôt que de me rabrouer («Chut ! ça se fait pas »). En vrai, ça se fait, tout est bon à exprimer tant qu’on ne cherche pas à blesser. Ces derniers temps, souvent, j’ai senti une amertume nauséeuse remonter. La musique des voisins bat son plein malgré mes tentatives cordiales de dialoguer. Je pars me balader, me gorger d’air frais. Je reviens et glisse sur une couche sale au milieu de la cour. Je respire, prends ma plume et rédige un mot plein de couleurs que je vais placarder pour mendier un peu de civilité. Quelques jours après, les pneus de mon vélo sont crevés. Je danse ma rage pour me libérer. Je me sens mieux et peux aller me coucher quand une dispute éclate au rez-de-chaussée. J’enfonce des bouchons loin dans mes oreilles, j’inspire, j’expire, j’imagine une bulle de protection autour de moi, je me concentre sur les battements de mon cœur plein d’amour et de compassion. Une porte claque / éclate ma bulle / réveille ma rage / j’appelle au secours…les gendarmes. Je me sens honteuse, je ne voulais pas en arriver là, je ne sais plus quoi faire, moi simple locataire. Ils vont passer. Je ne me sens pas soulagée, une peur s’est réveillée celle alimentée par la télé et par mes proches inquiets : «Méfie-toi des tarés », « On est sous le choc, il avait l’air si gentil et quand on a entendu qu’il a trucidé sa famille… ». Oui ma petite peur mais que faire ? Communiquer, j’ai essayé. La fermer et subir en silence ? C’est pas mon genre. Alors…partir ? Fuir. Je laisse cette idée de côté et re saisis mon optimisme « ça va se calmer, je suis quand même bien ici ». Six jours après, mon banc dans le jardin renversé, des mégots dans l’escalier, la télé qui vibre dans mon plancher. J’arrête les frais. J’envoie mon préavis. La petite Kelly de trois ans doit supporter sa maman qui lui crie «Dégage ! » alors qu’elle réclame juste un câlin. Je pars aussi pour elle et je lui souhaite de réussir à sortir sa colère très vite et souvent pour  garder sa santé. Merci chers voisins, grâce à vous, j’ai compris qu’il est important pour moi de vivre dans le calme et le respect. Grâce à vous, j’ai des histoires à raconter. Je m’en vais trouver une maison où je me sentirai en sécurité. Home sweet home… Et puis, si l’amer monte de nouveau, je m’achèterai un arbre à chats pour humains, j’y ferai mes griffes sans déranger mes voisins !

Ondes sensibles

Le nombril du monde

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Quand j’avais 14 ans et demi, je voulais un piercing au nombril. Des copines du collège en avait et je trouvais ça trop cool. J’aimais porter des tee-shirts courts et avec un bijou en plus, je serais admirée. Ma mère m’a dit : « ok quand tu auras 16 ans ». Pour être sûre, j’ai rédigé un papier Je, soussignée, I. Beauvais, accepte qu’Audrey se fasse percer le nombril le 07 octobre 2001 et ma mère l’a signé en ricanant. Elle devait se douter qu’un an et demi plus tard, cette lubie m’aurait passé ! Le ventre a toujours été au centre de mes préoccupations car souvent douloureux. A 10 ans, je passais ma première échographie pour vérifier ce qui me rongeait. Rien trouvé. Un ptit spasfon et ça repart ! Pourtant, il y avait des matins où je me tordais dans mon lit. Quand j’y repense, c’était sûrement l’envie de rester à la maison plutôt que d’aller à l’école qui manifestait dans mon bidon. On m’a même emmenée voir un pédopsychiatre car « quand même ça doit être psychologique ce mal ». Rien trouvé. J’ai continué des années à mal digérer. Un sachet de smecta et ça ira mieux. Un été, j’ai même été privée de fruits frais, quelle angoisse. Je me suis habituée à la gêne stomacale, parfois ça m’arrangeait : « j’évite les choux de Bruxelles, j’ai les intestins fragiles ». D’ailleurs, « c’est d’ famille ». Ouf me voilà rassurée, si je suis comme tout le monde, tout va bien ! J’ai beaucoup entendu parlé de constipation, aérophagie, hémorroïdes et coloscopie. Le pet a toujours été assumé. Les affaires du ventre n’ont jamais été tabou. J’ai même appris que l’expression « ça va ? » que nous, Français, utilisons à profusion, vient du Moyen-Age et signifie « est-ce que vous êtes allés à la selle ? ». Je trouve ça génial. C’est tellement vrai que je me sens bien mieux quand j’ai évacué le trop plein. Si mon rituel matinal est bousculé, la journée s’annonce bancale ! Dès le plus jeune âge, le caca est célébré quand il faut passer par le pot qui trône au centre de la pièce et qu’on y est encouragé par tous les membres de la famille. Ça aussi ça fait très moyenâgeux, genre le lever du roi avec toute la cour ! J’ai bien conscience de mon ventre depuis toujours. Et pourtant, c’est comme s’il avait été extérieur à moi, comme si je le portais en sac à main. Il m’a fait honte parfois, je me souviens de ce spectacle qu’il a troublé par ses gargouillis insolents. Quand la puberté s’est pointé, j’ai commencé à fantasmer d’être enceinte. Comme si avec ce ventre tendu vers l’avant, j’allais enfin être le centre de l’attention. Les ventres ronds me fascinent toujours autant, j’aime les voir et les toucher quand on m’y invite. Aujourd’hui, je comprends cette adoration. Je sous-estimais cette partie de mon corps et s’il pouvait devenir proéminent, je me ferais remarquer, envier et donc j’allais enfin exister. C’était comme s’il n’y avait que les femmes enceintes qui pouvaient se toucher le ventre, pour les nullipares ça faisait bizarre. J’avais presque hâte d’avoir des vergetures pour avoir le luxe de le masser. C’est peut-être aussi pour ça que certains hommes cultivent leur bedaine. Et pourtant, maintenant que je m’y intéresse, il y a beaucoup de vie sous ce ventre plat. J’apprends petit à petit à écouter ce qui se trame dans mes entrailles. Maintenant, je m’autorise à tâter ce fameux intestin et à faire connaissance avec lui. Je sens des nœuds que j’essaie de défaire avec tendresse. Au lieu de le ranger dans la case côlon irritable, je lui demande ce qui le chagrine. Qu’est-ce que ça signifie ces brûlures et reflux ? Parfois, je prends un moment pour remercier tous ces merveilleux organes qui font un boulot épatant. Je m’étonne de ne pas y avoir songé pendant toutes ces années alors que c’était déjà là au creux de moi. Comme si tout était dû, c’est souvent quand ça se dérègle qu’on prend la peine de regarder. Je suis ravie de découvrir que ce ventre peut générer des sensations agréables. Il suffit que j’y pose la main pour me sentir mieux, parfois j’aime imaginer que c’est un gros soleil qui irradie dans toutes les cellules de mon corps. Je me concentre sur ma respiration qui le fait se gonfler puis se vider. Quelque chose que je savais parfaitement faire étant bébé. Dis, c’est à quel moment que j’ai oublié ? Cet endroit est mon centre, bien lové dans ce nid mon énergie de vie ronronne et j’ai envie de lui faire honneur. Je le pare d’une robe ample plutôt que d’un jean serré. Entre l’apéro et le dijo, je me rappelle qu’il est là et que j’ai envie de le respecter. Alors, je lui mâche le travail, j’inspire et j’expire entre chaque mets. Je l’emmène en balade après l’avoir chargé au lieu de pincer mes bourrelets. S’il se met à gonfler juste avant un rendez-vous galant, je ne le réprimande plus indignement. Parfois, il m’arrive de le gaver comme pour le combler alors je lui explique que j’en ai besoin, ce n’est pas contre lui, c’est plus fort que moi. Je lui promets que je vais chercher d’où me vient cette avidité pour en prendre bien soin. Quand je danse seule dans ma chambre, c’est lui mon partenaire, le plus fidèle et le plus intime. Sûr que c’est un magnifique pays si les papillons aiment s’y retrouver !

Ondes sensibles

Ça

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Quand j’étais gamine, parmi de nombreux surnoms, on m’a donné Bozo le clown parce que j’avais les cheveux crépus. Même si j’adorais me donner en spectacle, je le prenais plutôt mal. En plus, je détestais les clowns, j’en avais peur. Il y avait celui du roman de Stephen King qui agrippait les jambes des passants à travers les bouches de métro et puis toutes ces marionnettes désarticulées avec leurs visages de porcelaine qui me fixaient et me glaçaient le sang. Cher patron de McDonald´s, pourquoi avoir choisi un personnage si tendancieux pour attirer les petits enfants à toi ? Avoir le nez rouge, pour moi c’était carrément nul car j’avais souvent entendu des mères dire méchamment à leur fils « arrête de faire le clown » et parfois face à mes blagues, on me rétorque ironiquement « euh, t’as mangé un clown ?! ». Pourtant, j’ai décidé de faire un stage pour en devenir une. En cinq jours, j’ai réalisé qu’il y en avait toujours eu et que c’était vraiment bien de le réveiller. J’avais quelques a priori, je me demandais si j’allais porter des pantalons bouffants avec des chaussures péniches et devoir faire des galipettes avec la panoplie trompette et confettis. Je pense aussi aux clowns tristes ou déjantés comme le Joker et Beetlejuice. Bref, c’est avec beaucoup de curiosité et d’excitation que je me suis inscrite. Quand j’en ai parlé à certaines personnes, on m’a tout de suite parlé des clowns à l’hôpital comme potentielle poursuite. Moi j’y allais d’abord pour m’amuser et découvrir sans recherche de rentabilité. Ça a tout de suite été une révélation. Comme si je m’élançais du trapèze, je me suis sentie réceptionnée par des gens accueillants et vrais. On a fait jaillir l’enfant en nous et chacun avait sa place légitime. Aucun sarcasme ou moquerie, juste de l’admiration et de l’inspiration. C’était vraiment dingue de pouvoir se retrouver avec d’autres fêlés et de diffuser notre lumière, comme si nos failles nous servaient de projecteurs. Je me suis retrouvée avec des gens bien sous tous rapports : prof, informaticien, bibliothécaire, des personnes qui ont des responsabilités, des enfants et qui osent se travestir, se mettre à nu pour se faire du bien. On était guidé par une maîtresse délirante qui nous bien-veillait, pas de réprimandes, que des encouragements : « laisse pétiller les bulles de champagne dans ton corps », « paie toi ce luxe », le mot PLAISIR résonnait dans tout l’espace et servi à toutes les sauces. Tous les jours, on avait droit à plusieurs boums ! Quand on n’était pas en récré, c’était les vacances. Le plus important était de penser à RESPIRER et de se rappeler que « c’est pas grave » comme disent les enfants. Enfin une opportunité d’être complètement soi et de kiffer. J’avais vraiment sous estimé l’aspect thérapeutique d’une telle aventure, j’ai pleuré et ri comme jamais et parfois pour pas grand chose en apparence, juste parce que j’en avais besoin. J’ai pas essayé de décortiquer, j’ai laissé couler et je me suis baignée dans toutes ces émotions. La vie galopait en moi. J’ai joué à être conférencière scientifique, Liza Minnelli, rappeur du Bronx, petit rat de l’opéra, accro à Excel, guérisseuse chamanique et ma mère aussi. Je me suis même offert d’être interprète de Jan Fabre. Mon corps exultait. Enfin cet espace où je pouvais faire mon show sans être interrompue, sans avoir à quémander : « j’aimerais parler, j’aimerais parler, j’aimerais parler » ! J’ai senti une réelle écoute de mes pairs, personne n’a essayé de voler la vedette à l’autre. Tout ça parce qu’on avait droit d’être authentiquement nous. Au lieu de triturer nos blessures dans notre coin, on pouvait les exposer en chantant. Toutes les facettes de ma personnalité ont pu briller : Caliméro, la folle de Chaillot, Wonder Woman, Hitler, la Castafiore…ils étaient tous invités à la fête sans distinction, aucun n’a été blacklisté ! Et puis le plus important qui a pu s’exprimer c’est le ça en moi…cette chose difforme, cette boule monstrueuse qui bave, meugle, tressaute et vomit des insanités. Je l’ai autorisée à entrer dans la lumière et à s’exprimer devant des témoins. Malgré les artifices et le fard, j’ai montré ma nature brute et j’ai été soulagée que les spectateurs soient attendris plutôt que dégoûtés. Cette expérience a été jouissive car même si « c’était pour de faux », j’ai dévoilé qui je suis. J’ai pu orchestrer les retrouvailles de tous mes MOIs. J’aurais voulu être une artiste et vivre ça tous les jours ! J’avoue que le retour à la réalité est un peu abrupt, les conversations météorologiques et les complaintes du Français moyen contaminent presque mon enthousiasme débordant. Alors je ferme les yeux et je ressens les petites bulles de champagne qui circulent dans mon corps, je prends un gros sniff de poudre de perlimpinpin et je cours dans les bras de la vie en jubilant !

Car ça c’est vraiment moi
Ça se sent
Oui, ça c’est vraiment moi
Ça se sent, ça se sent
Ça se sent que c’est moiC’est rien d’autre que moi
Non rien d’autre que moi

Que moi
Non rien d’autre que moi

 

 

 

Ondes sensibles

PMA quoi ?! (suite et fin)

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On prend constamment des décisions. Est-ce que je tourne à gauche ou je continue, est-ce que j’accepte ce dîner ? Pâtes ou riz ? Vert ou jaune ? Il y en a certaines beaucoup plus difficiles à prendre que d’autres. Il y a tout juste un an je décidais de changer de vie, un gros package plein de décisions douloureuses…renoncer, déménager, annuler, quitter. Comme c’était un revirement très intense, je pensais être un peu tranquille avec les verdicts. Il y en a une que je cachais sous le tapis, ça faisait un tas, c’était flagrant mais je me disais que ça pouvait attendre. Jusqu’à ce que je me prenne les pieds dedans et que je tombe…une fois et puis d’autres encore. Je pouvais choisir de le contourner pour traverser la pièce mais l’habitude me faisait marcher dessus. J’aurais pu l’enlever mais c’était exposer à la lumière cette chose énorme pas gérée. On dit que le temps panse les plaies, qu’on finit par oublier… Je réalise que si on ne traite pas une difficulté rapidement, elle ne disparait pas. Au mieux, elle attend gentiment, au pire elle explose. Aujourd’hui, je crie un bon coup et puis j’agis. Même si La FIV c’est chic , je renonce à ces quatre embryons congelés dans cet hôpital finlandais. Même si le froid polaire conserve, il est temps de régler la question. Il y a un an et demi, ils représentaient quatre espoirs de vie c’est pourquoi c’est si difficile de les supprimer simplement, juste comme si je sortais les Mister Freeze du congél. Sûrement parce que j’ai senti leur création. Parce que pendant ce parcours de PMA, j’ai eu le temps de prendre conscience de ce qui était à l’œuvre. Peut-être plus que pendant un furtif coït… Est-ce que c’est la vulnérabilité qui me guidait ? Est-ce que notre union n’était pas juste ? Est-ce que ce n’était pas « le bon moment » ? « Peut-être », « et si »…à quoi bon. J’accueille la douleur de détruire l’espoir. J’accueille la colère d’avoir soumis mon corps ces bouleversements. J’accueille la culpabilité d’abandonner.  Les futurs parents que nous étions avons pris des chemins différents, l’amour qu’il reste entre nous n’est pas destiné à sauver ces vies. Il arrive que tout le monde ne sorte pas rescapé d’un naufrage. Je remercie ces quatre petites âmes de m’avoir donné espoir et je leur souhaite un bon voyage. Les cigognes peuvent repartir vers d’autres horizons. J’ai besoin de clarté, de m’extirper du passé ainsi je vous libère. Ne m’en veuillez pas, soyez assurés que je vous ai désirés et aimés. Je vous remercie d’avoir fait naître en moi l’urgence de m’exprimer publiquement. C’est en vous créant que je démarrais ce blog qui me galvanise laissant la parole à mon corps muselé. En voulant tant porter la vie, j’ai réveillé l’étincelle créatrice au fond de mon ventre. Grâce à vous, j’ai dansé, j’ai déclamé, j’ai parlé. Et je suis devenue maman, celle de mon enfant intérieur qui a besoin de reconnaissance et de tendresse. Je me berce, je me console, je m’écoute et un jour viendra où une autre âme d’enfant verra la lumière et viendra s’installer en mon sein douillet. Patience est la mère de toutes les vertus…

 

Épisode premier PMA quoi ?!

Ondes sensibles

Touchée, calmée

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J’ai des souvenirs de gros chagrins calmés par une caresse sur la tempe, une peur qui s’évanouit quand ma petite main est tenue par une plus grande, un front contre mon front pour soutenir mon désespoir. J’avais l’impression que je savais m’occuper de mon corps. En vérité, j’ai passé des milliers d’heures à arracher des poils ou à percer des points noirs. Je me suis massée oui, avec de la crème anti-cellulite, j’ai beaucoup pincé mes bourrelets, remuer avec dégoût la peau qui pend de mes bras. Je saigne des gencives à force de me brosser les dents avec acharnement comme si je récurais mes WC. Et la tendresse, bordel ?! Défricher, triturer, gratter ça je sais. Aujourd’hui, j’apprends à effleurer, caresser, envelopper, respecter. Il m’arrive encore de la martyriser pour en gommer le trop, pour la rendre soyeuse comme le papier glacé des magazines alors je m’interroge sur mes gestes. J’agis en étant consciente, je la console avec mes mains aimantes. Je comprends ce que veut dire « prendre soin ». Je ne suis pas étonnée que des personnes proposent des « free hugs » dans la rue ou que d’autres s’improvisent câlineuse professionnelle. Je me suis souvent réfugiée dans les bras de ma mère, un nounours ou un oreiller contre mon ventre m’ont parfois apaisée. De la chaleur, de la douceur. J’ai toujours aimé le contact mais très vite je me suis heurtée aux normes qui empêchent. Quand je vivais en Finlande, je m’estimais heureuse d’être Française tant la distance entre les êtres humains est grande malgré le besoin de se réchauffer. En Espagne, je réalise que je suis encore frileuse. La bise que je pratique quotidiennement paraît insipide, comme si nos joues se claquaient alors que plus au sud, elles s’attardent. Dans certains pays, même les hommes se tiennent par la main, les accolades sont banales. Il y a des endroits où les gens dansent pendant des heures, mêlent leur sueur sans pudeur. Je rêve de bisous sonores, de me pendre à des cous. Certains reculent et je chute, d’autres envahissent mon espace vital et je suffoque. Quelle est la bonne distance ? Tel un géomètre, je tâtonne. Je trace la cartographie de mon pays et mes frontières sont mouvantes. Un jour, je t’embrasse, un autre je me casse. Ce qui est différent c’est que je sens mieux et quand j’ose, je ressens que c’est ça dont j’ai besoin. Je veux être touchée au sens propre comme au figuré. Comme « c’est pas beau de demander », je restais seule avec mon corps qui palpitait, ne sachant que faire de cette énergie qui m’embrasait. Maintenant, je l’écoute cet amour qui bouillonne sous mon nombril, s’il n’y a personne avec qui partager, je pose une main sur mon ventre et j’accueille le va-et-vient de ma respiration, le tam-tam de ma vie. Parfois, je pars en exploration, mes cinq doigts sont mes alliés, j’entame un dialogue avec mes pores, je me rassemble. Je me sens vibrante juste en faisant attention. Pas cette attention qu’on crie aux enfants. Je suis là avec moi, je m’offre un arrêt dans le temps, un instant où sont bannies efficacité et productivité. Je souris de mon audace, je suis en connivence avec mon corps, ce moment rien que pour moi.  Et puis, il y a des jours où je me partage. J’aime tant sentir son ventre collé contre le mien, ma chair qui respire sous sa pulpe, sa barbe naissante qui me chatouille, son souffle chaud dans ma nuque. En fusion totale, je retrouve mon unicité. Ce bébé qui hurle, j’ai envie de le bercer contre mon sein pour lui rappeler que la vie peut être douce. Le petit garçon qui a peur du loup, je lui caresse le front. Je presse l’épaule de cette mère qui râle. Je prends la main de mon grand-père qui redoute la mort. On s’élance tous sur la piste de danse, on n’a plus peur les uns des autres, la sueur se mêle sans pudeur. Rapprochons-nous !

Ondes sensibles

Cabane !

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J’ai 10 ans et demi, on est au zoo avec le centre aéré et ça arrive. La grâce tant attendue me tombe dessus : j’ai mes règles. J’ai pas vraiment le temps de comprendre ce qui m’arrive, trop occupée à dissimuler la tâche qui auréole mon pantalon. Les premières émotions sont la honte et le désarroi. Une fois à la maison, je cours dans le giron de ma mère pour lui annoncer la nouvelle, elle me félicite et me qualifie de « grande ». Wouah la classe ! La fierté de « les » avoir comme certaines de mes copines s’empare de moi. Cependant, un doute m’assaille : est-ce que en entrant dans la ronde des-filles-qui-les-ont, je dois quitter celle des filles-à-sa-maman ? Je ne m’attarde pas trop sur le sujet et j’apprécie la nouveauté. Je le clame aux femmes de ma famille comme pour signifier « jusque là, on n’était pas bien sûres, mais je suis bel et bien des vôtres ! ».  Malheureusement, cette euphorie ne dure pas longtemps, d’évènement mystérieux ça devient banal puis inconfortable. C’est trop bizarre de devoir marcher avec cette couche entre les jambes et puis, ça sent le poisson pourri. C’est ça être une fille en fleur ? Je suis fatiguée alors que je vois les garçons courir partout. Et puis, ça fait mal comme si un boulanger indélicat me pétrissait le bas du ventre. Mais on me dit : « c’est normal de souffrir, prends un Spasfon ». Et je les crois. Mais je commence à regretter sérieusement le temps où je ne saignais que quand j’avais un bobo au genou. Plus tard, ça vient bousculer mes plans : un week-end romantique, un saut à l’élastique. Et on m’accuse aussi : « t’as tes règles ou quoi ? ». Comme si j’étais coupable… Chacune utilise son vocabulaire : règles, ours, ragnagna. Mais ça sonne souvent comme un gros mot. Le truc tabou alors que ça concerne plus de la moitié de la planète quand même. Alors j’en chie tous les mois, ça dure environ dix jours. D’abord l’annonce (ce qu’on appelle communément le syndrome prémenstruel) : « oyez oyez le sang va couler et tu vas en baver ». Mes seins se mettent à gonfler. Ça excite mon ptit copain alors que moi j’ai juste envie de le baffer. Ambiance… Puis l’accomplissement : gérer les douleurs, coller une serviette, décoller, trouver une poubelle, opter pour le tampix, perdre le fil, une tâche au fond de ma nouvelle culotte. Et enfin, la décontraction, qui se fait pas trop rapide non plus, encore quelques saignements par-ci par-là histoire de ne pas oublier ce qui vient de se passer. Plus tard, c’est carrément devenu synonyme de deuil, quand on essayait de faire un bébé, chaque mois ce sang éclaboussait mes espoirs. Bref, les règles c’était chiant, c’était moche, c’était douloureux, c’était carrément nul. Aujourd’hui, je commence à accepter. Ça occupe un tiers de chaque mois depuis vingt-trois ans, soit à peu près 1 380 jours que le sang coule donc j’ai eu le temps de cogiter ! Finalement, ce sang il n’est pas pourri puisqu’il vient de mon utérus qui se préparait à accueillir un enfant, il est carrément sain même. Il paraît que certains chevaliers trempaient leur épée dans le sang menstruel avant de partir au combat ! Ce sang c’est le reflet de ma féminité. Il me susurre que je suis cyclique comme la lune. Évidemment que mon humeur change. Je me sens louve. Je prends le temps de vivre ce moment si particulier où je redeviens sauvage. Je me love sous la couette.  Ce sang c’est une autorisation à me retrouver face à moi-même. Le droit de dire « cabane ! ». Même si en vrai, j’ai toujours le droit de me regarder le nombril et de me faire du bien. C’est souvent à ce moment du mois que je le ressens plus fort. C’est maintenant que je me coule dans ma zone de confort. Emmitouflée dans un plaid, une tasse de tisane réchauffe mes mains, un bon bouquin me tient compagnie. A la société, je ne dis plus que je suis indisposée, j’explique que j’ai besoin de me ressourcer. Aux hommes, je ne dis plus « tu peux pas comprendre !», j’explique ce qui se passe en moi. Et à moi, j’arrête de dire que je suis sale, je me murmure des encouragements et des promesses. Ce que mon corps réclame, je lui donne : repos, écoute, respect, douceur. Parfois, je m’éloigne de lui alors ce sang qui coule ça me permet de ne pas l’oublier, d’en être fière même. Parfois, ça dérange « elle nous soûle elle avec ses règles, on va pas en faire tout un fromage ». Eh bien si. Moi ça me fascine comment mon Cher corps, fonctionne. Je réfléchis mieux à ce qui me permet de recueillir ce sang, j’opte pour une coupe menstruelle ou un tampon en coton bio bien plus doux que les serviettes hygiéniques pleines de produits chimiques. Et puis, je suis sûre qu’un jour le sang menstruel pourra être recyclé et utilisé à de belles fins. Je fais attention à ce que je mange aussi, même si ce bouleversement hormonal me dicte de me goinfrer, je sais que je le regretterai donc je fais une pause. Je sens que la douleur la plus insupportable n’est pas celle physiologique mais celle morale de me sentir impure, d’appartenir à un genre qui, dans certains pays, ne doit pas être touché pendant les règles. Alors oui, je suis à fleur de peau mais des mains attentionnées et aimantes seront acceptées. Je ne demande qu’à être apprivoisée. Aujourd’hui si je me cache ce n’est plus parce que j’ai honte mais pour apprécier pleinement ma nature. J’accepte d’être une FEMME et je comprends enfin qu’il ne faut pas nécessairement souffrir pour être belle…et heureuse.

 

Quand il s’écoule de moi,

Le sang tout en bas,

Je vois la vie en rouge.

Je n’ai plus le cœur lourd

Mais je suis pleine d’amour,

Et ça me fait quelque chose.